Hannah Arendt

« Les plus grandes forces de la vie intime – les passions, les pensées, les plaisirs des sens – mènent une vague existence d’ombre tant qu’elles ne sont pas transformées en objets dignes de paraître en public (arrachées au privé, désindividualisées pour ainsi dire). C’est la transformation qui se produit d’ordinaire dans le récit et plus généralement dans la transposition artistique des expériences individuelles. »

 
Vendredi 20 novembre 2009

 Violences imaginaires

par Jean ARROUYE

1948, gouache sur papier, 18 x 15 cm, coll. pr.

Cela aurait dû être un portrait ; la naissance des épaules et le cou, au bas de l’image, et la chevelure blonde en attestent : le portrait d’une jeune fille, jolie sans doute, correspondant à un archétype de la beauté occidentale, puisque blonde, comme la Vierge Marie, comme les blondes platinées du cinéma hollywoodien.
Mais il s’est produit un « déplacement », comme dit Sigmund Freud. Au lieu du visage attendu, c’est le corps de la jeune fille qui est peint. Ou plutôt c’est un déplacement inverse, car d’ordinaire le déplacement masque l’objet réel du désir, tandis qu’ici la substitution du corps au visage le révèle, illustrant ce fait habituel qui est que lorsqu’un homme est en face d’une femme désirable, si les convenances sociales veulent qu’il ne regarde ostensiblement que son visage, c’est à la beauté de toute sa personne, à l’attrait de son corps qu’il songe.
Cette substitution du corps au visage est possible en raison de l’analogie de distribution spatiale des parties les plus notables du visage et du corps : yeux, nez, bouche et seins, nombril, sexe. C’est donc sur eux que se fonde le sens de la transformation réalisée par Magritte d’un face à face en face au corps.
Qui fait face à une personne en regarde en général d’abord les yeux - on échange des regards -, puis remarque le nez, organe central du visage et ensuite la bouche. C’est donc dans cet ordre, qui correspond à l’expérience la plus générale, que seront observées dans l’œuvre de Magritte les parties du corps qui les remplacent.
Les seins sont, de toutes les parties du corps substituées à celles d’un visage, celles qui ressemblent le plus à ce qu’elles remplacent, car l’aréole et le tétin du sein vu de face correspondent approximativement à l’iris et à la pupille de l’œil. Cependant il y a par ailleurs une différence forte : les yeux sont au fond de cavités, les orbites ; les seins sont en volume, projettent en avant aréoles et tétins. Mais ne dit-on pas qu’ « on dirige son regard vers ... », qu’ « on est touché par le regard de quelqu’un », qu’ « on établit le contact avec quelqu’un par le regard », et qu’un regard peut être « amical », « amoureux », « caressant », « prenant » ? Toutes ces expressions du langage agissent implicitement pour légitimer la substitution aux yeux des seins dressés qui semblent s’offrir, qui, s’ils ne peuvent être « caressants » comme le regard, semblent appeler la caresse, de sorte qu’ils deviennent des emblèmes du désir (ce que, d’ailleurs, ils sont généralement, en art comme en réalité).
Quand on en vient au nez / nombril, il semble que l’on est devant le résultat d’un processus inverse de celui fondant le rapport des yeux et des seins, car cette fois-ci c’est un creux, celui du nombril, qui remplace une avancée, celle du nez. D’autant plus qu’aucune expression du langage ne vient aider à entériner cette inversion. Par contre une image, fortement inscrite dans la mémoire, ne serait-ce que parce que la peinture en a donné de nombreuses traductions, se présente à l’esprit : celle d’une tête de mort, tête où le nez est remplacé par une béance. Quand cette pensée survient, l’effet produit par ce corps féminin si attirant change de nature : au désir succède l’effroi, suscité par l’imagination de ce qu’il sera un jour, car alors la substitution du corps au visage, qui fonctionnait comme une métaphore du désir, paraît n’être que le premier moment d’un processus de transformation en deux temps dont le suivant est une autre substitution, à venir, celle du corps en décomposition en place de ce corps jeune et séduisant. L’impression plaisante que le spectateur avait d’être devant le produit d’une fantaisie se change en sentiment désagréable de participer à la découverte d’une réalité inéluctable. La fascination induite par la métamorphose demeure, mais « la pulsion d’amour », le désir d’amour que le corps vivant suscitait, cède à « la pulsion de mort », l’inquiétante inclination à la déliaison qui est en tout être vivant.
C’est donc avec appréhension qu’on en vient à considérer le bas du visage / corps, qui se termine d’ailleurs de façon assez monstrueuse, le menton constitué par l’amorce des cuisses, dont la forme est interrompue aussitôt qu’indiquée, et fendu par la bouche / sexe. Cependant celle-ci / celui-ci n’est pas visible, et l’on sait bien que ce qui est caché est toujours quelque peu inquiétant. Tout cela fait qu’on ne pourra s’empêcher d’évoquer l’un des fantasmes les plus récurrents de l’angoisse humaine, ici particulièrement favorisé par l’équivalence bouche / sexe, celle du « vagin denté », du sexe féminin dévorateur et castrateur. En ce bas d’image, pour des raisons à la fois visuelles – la laideur et la monstruosité de cette anatomie syncrétique récusant la beauté et la vénusté du reste du corps – et imaginaires – les fantasmes issus de l’inconscient – l’horreur et la peur succèdent à l’attirance et au plaisir de voir. « L’inquiétante étrangeté » de l’image inventée par Magritte suscite en définitive une épouvante irraisonnée.
La couleur du fond est appropriée à ce sentiment, car le violet est la couleur du deuil. Le tableau de Magritte impose au spectateur de faire son deuil de la croyance idéaliste en l’éternité de l’amour (puisqu’on en voit ici l’objet contaminé par l’image de la mort) et de l’espérance d’un bonheur né de la possession de l’être aimé car le désir qu’on en a est inextricablement mêlé d’angoisse.
En conséquence, pour une fois chez Magritte, le titre de l’œuvre est profondément en accord avec ce que celle-ci montre (et démontre) : « le viol » annoncé est la violence faite à l’image de la femme, mais aussi le saccage des illusions de l’amour heureux.


Autres billets sur le tableau de René Magritte : le viol 

***** Le viol de Magritte par Rennie Yotova

Par Jean Arrouye - Publié dans : Tableaux - Communauté : Féministes
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Mardi 17 novembre 2009
par Jean-Claude Paye
Sociologue.
Derniers ouvrages publiés : La Fin de l’État de droit, La Dispute 2004
Global War on Liberty, Telos Press 2007.

Tülay Umay
Sociologue.
Née en Anatolie, elle vit en Belgique. Elle travaille sur les structures sociales et psychiques de la postmodernité. Comme support concret de cette recherche, la question du voile dit « islamique » est objet d’étude privilégié, non comme objet en soi, mais comme symptôme de notre société

Au cours des dernières années, les sociétés « occidentales » ont sacralisé les victimes. Depuis le 11-Septembre, ce phénomène a été instrumenté par les promoteurs de la guerre des civilisations pour développer la « théorie du complot islamo-gauchiste », selon laquelle « l’Occident » devrait non seulement affronter le péril islamique, mais aussi une cinquième colonne intérieure. Cette rhétorique élaborée aux USA par Daniel Pipes et développée en France par les intellectuels et journalistes membres du Cercle de l’Oratoire vient d’être reprise au mot-à-mot en Belgique par le sénateur libéral Alain Destexhe et le journaliste de gauche Claude Demelenne. Mais comment fonctionne donc ce discours délirant ?

Dans la modernité, l’idéologie victimaire présente une structure particulière : le bourreau se présente systématiquement comme la victime. On peut penser immédiatement au sionisme, mais il ne s’agit là que d’un exemple, bien qu’il occupe une place fondamentale dans ce renversement général de l’ordre symbolique. Les troupes états-uniennes ne sont-elles pas des victimes des populations qu’elles bombardent ? Les patrons ne sont-ils pas victimes des grévistes qui prennent « les populations en otage » ? Les porteurs de l’idéologie coloniale ne se présentent ils pas comme stigmatisés par le racisme anti-blanc ? Le nombre d’exemples est infini. Notre vie sociale est entièrement structurée par ce déplacement pervers.

La puissance de l’image

Cette idéologie victimaire prend cependant toute sa puissance à travers les attentats du 11 septembre 2001. L’image, ainsi exhibée, crée une virtualité, un nouveau réel destiné à nous enfermer dans l’effroi. Il s’agit d’une image parfaite, d’une icône débarrassée de toute toute réalité matérielle, de tout sensible-concret. Dégagée de tout rapport aux faits, elle est aussi libérée de toute relation avec ce qui organise la conscience : la raison. Elle suppose la foi, l’adhésion sans faille au regard du pouvoir, qui se pose en lieu et place de l’observation. Il s’agit donc d’une foi particulière, non celle qui donnerait accès à un invisible, à un inconnu distinct de ce qui est visible, mais celle qui opère un déni de ce dernier et se substitue à lui en installant une pure virtualité.

L’image de la destruction des tours est une construction iconophile. Cette icône pose les autorités US comme des victimes et les introduit ainsi dans le sacré. Ce qui les placent non seulement au-delà du droit, mais leur permet aussi de renverser l’ordre symbolique. Elles constituent une pure anomie. Elles ne peuvent être nommées. Guantánamo est une vitrine du pouvoir qu’elles se sont données : de violer l’ensemble des lois, de nier ce qui fait de nous des hommes et d’être reconnu dans ce droit.

Grâce à cet enfermement psychotique, toute tentative de développer une parole, de nommer les choses ou même, plus simplement de faire référence aux faits, engendre le délire. Tout rappel de la nécessité de l’observation est immédiatement diabolisé, stigmatisé comme « théorie du complot ».

S’inscrivant dans une forme sociale psychotique, l’image des attentats du 11 septembre a pour objet de nous enfermer dans la phase du délire et de supprimer toute possibilité de confronter le regard, le sens donné par le pouvoir. Toute offensive de ce dernier, contre nos libertés et notre existence, s’inscrit dans cette structure. La vague d’islamophobie qui se développe actuellement en est un exemple parmi d’autres.

Péril « islamo-gauchiste » en Belgique ?

S’alignant sur les actions françaises, les médias belges ont d’abord lancé une campagne contre le voile dit « islamique ». Depuis deux mois, à travers les opinions exprimées par un « intellectuel de gauche » et un sénateur libéral, se font le relais d’une campagne destinée à nous prévenir des dangers imminents du fondamentalisme musulman, ainsi que du « terrorisme intellectuel qui cherche à faire taire ceux qui refusent le politiquement correct islamo-gauchiste ».

La manière particulièrement caricaturale dont les choses sont présentées peut susciter un rejet immédiat. Cependant, il faut dépasser cette première réaction et voir qu’il s’agit en fait d’un condensé de la façon dont certaines informations nous sont régulièrement présentées.

Le discours se réduit à des pulsions. Il s’agit de soumettre le langage aux images et ainsi d’enfermer le lecteur dans l’émotion, dans une mécanique qui marche toute seule. Les « barbus », les « filles voilées » et les « gauchistes » sont des fétiches. Ces images deviennent leur propre base matérielle. Elles ne se rapportent plus qu’à elles-mêmes, elles volent de leurs propres ailes.

Les faits ne sont plus que le support du regard, du sens qui leur est attribué. Ce sont les images, ces abstractions qui créent un nouveau réel. Elles nous font abandonner le domaine de la raison, du pensable, pour établir le règne de la foi. Ainsi, le signifié devient parfaitement autonome. Il ne se confronte plus au réel, il tourne sur lui-même.

L’islamisme radical, le port du voile, le racisme anti-blanc, la police terrorisée par les bandes de jeunes arabo-musulmans, l’omniprésence des barbus semblent être devenus les principaux problèmes de notre pays. Surpuissants, grâce à leurs alliés gauchistes, les fondamentalistes musulmans contrôleraient les rouages de notre société. Ils auraient la capacité de faire taire toute critique à leur égard. Mais, le peuple belge possède deux chevaliers particulièrement courageux, Claude Demelenne et Alain Destexhe pour affronter cette emprise totalitaire.

Évidemment, le développement du discours fait immédiatement penser à la structure de la psychose paranoïaque que ce soit dans l’évaluation de la nature du danger, dans la surestimation de soi-même ou dans le caractère personnel de la mission que le sujet s’attribue. Toutefois, ce qui nous intéresse, ce n’est pas de nommer cette structure psychotique, mais de comprendre pourquoi, maintenant, ce discours, qui présente toutes les caractéristiques du délire, est mis en avant et valorisé par les médias.

Actuellement, ce qui existe est ce qui est regardé, exhibé. Montrée et ainsi reconnue, l’idéologie victimaire, dont se parent nos deux protagonistes, les intègre dans l’ordre symbolique de la société.

Un renversement de la place de la victime

La violence verbale qu’ils disent subir consiste, par exemple, à entendre que « les décrets et règlements qui empêchent les jeunes filles de porter le voile à l’école » sont « liberticides ». Cette qualification, pour un projet qu’ils promeuvent, est « d’une évidente violence verbale ». La violence ne consisterait plus dans le fait de subir une discrimination, mais dans la dénonciation de cette dernière. Toute critique leur étant adressée relève de la violence. Elle est donc inacceptable et qualifiée de terrorisme intellectuel. Bien que leur action puisse s’assimiler à une croisade, nos deux auteurs se mettent dans la position privilégiée de la victime, place particulièrement valorisée aujourd’hui. La parole de la personne reconnue comme telle est par essence authentique, elle ne peut être contestée. Leur innocence est ainsi légitimée. Cette procédure induit une restructuration du langage et modifie la capacité de représentation du réel.

La transformation du sens et du langage leur est d’autant plus nécessaire que, ici, la position revendiquée de la victime émissaire, consentante qui catalyserait la violence sur elle-même afin de sauver la société, n’a pas pour effet le sacrifice de la victime exhibée. Le lieu réel du sacrifice est bien celui des personnes désignées comme agresseurs. Ce qui est aussi sacrifié, c’est la Parole qui à pour fonction de mettre un cran d’arrêt à la violence, de permettre une reconnaissance réciproque et ainsi de rétablir le lien social. Au contraire, le renversement de la place de la victime a pour effet de néantiser celle-ci en tant qu’être. Il s’agit bien là d’un mécanisme propre à ce que la psychanalyse désigne comme structure perverse.

Un premier exemple s’impose : il suffit de signer « intellectuel de gauche » pour être en mesure de faire passer une pensée réduite à des états compulsifs et qui, historiquement, relève de l’imagerie véhiculée par l’extrême droite.

Le renversement de l’ordre symbolique, afin d’alimenter une machine pulsionnelle, est constant. Alors que leurs propos relèvent de l’argument d’autorité, les auteurs se présentent comme les victimes d’un « terrorisme intellectuel ». Leur opposer une argumentation ferait qu’ils seraient « diabolisés », « lépénisés » « et « quasiment criminalisés ». Bien qu’ils se révèlent être de simples instruments d’une machine, d’un système stigmatisant omniprésent dans notre société, l’invocation de leur courage est permanente. Ainsi, le conformisme exalté deviendrait un acte de résistance, une position à contre courant.

Cette antinomie apparente entre un moi présenté comme fort et le fait de se faire simple instrument de la machine est caractéristique de la structure perverse. C’est parce qu’ils se posent en tant qu’objet de cette mécanique stigmatisante que nos auteurs prennent la place de la victime. Ils se sacrifient pour réaliser le « Bien suprême » : l’éradication du mal gaucho-intégriste.

Ainsi, le sujet pervers, le « sujet supposé-savoir », peut confisquer la parole et la place de la victime. Se prévaloir de celle-ci offre des avantages décisifs dans la structure sociale actuelle. En effet, le renversement de cette place permet d’opérer un renversement de l’ordre de droit et offre la possibilité de nous placer dans la violence pure.

Par E.T. - Publié dans : Victime - Communauté : Résilience
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Dimanche 15 novembre 2009
Qu’elle soit directement mise en scène ou sujet implicite de la représentation, la sexualité – et ses normes – saturent les œuvres classiques de l’art occidental. Pour l’exposition « Posséder et détruire. Stratégies sexuelles dans l’art d’occident » qui s’est tenue au printemps 2000 au Louvre, Régis Michel, conservateur en chef au département arts graphiques du musée du Louvre, a analysé le système de signification qui structure la composition des œuvres et met en évidence le prisme principal par lequel la sexualité est figurée : celui de la violence.
…/…

L’art d’Occident, volontiers psychopathe, est d’essence misogyne. Dès lors qu’il y est question de lien sexuel, la femme y tient constamment le rôle du souffre-douleur : éternelle victime d’un procès permanent de réification qui la réduit souvent au statut de tropisme, sur le dernier degré de l’échelle des êtres, où elle est moins qu’un animal et moins qu’une chose (on en trouvera ci-après quelques exemples saisissants). Son imagerie fonctionne, au travers des siècles – trois ou quatre et plus –, comme une structure immobile qui reproduirait à sa manière (triste pastiche) les scènes cruelles du château de Silling, où l’on supplicie, chez Sade, les séquestrés de Sodome [9]. Mais cet univers chaotique de violence pulsionnelle n’a pas la grandeur funèbre du projet sadien, où le pouvoir absolu traduit en actes un absolu de la raison, qui fait (au moins pour nous) la preuve expérimentale de sa faillite historique [10]. Il n’est qu’un pré carré du fantasme, où s’ébrouent, à la faveur des sources littéraires, qui véhiculent obstinément leur Olympe rouillé, les obsessions douteuses d’une élite mâle. Art d’hommes, fait par des hommes, pour le désir des hommes. La littérature féministe a de longue date entrepris sur ce point une relecture implacable qui ruine à l’envi les alibis complaisants du discours traditionnel. Constat liminaire, constat salutaire : cet art est phallique. Mais il ne suffit pas de le dire.
[9] Sade, Les cent vingt journées de Sodome ou l’école du libertinage, Œuvres I, éditions M. Delon, 1990, pp. 13 sq.
[10] Où l’on rejoint la grande thèse de M. Horkheimer et T. Adorno, « Juliette ou raison et morale », in La dialectique de la raison. Fragments philosophiques (1944), Gallimard, 1994, pp. 125-127 notamment.
Par E.T. - Publié dans : Ecrire sur le viol - Communauté : Féministes
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Vendredi 13 novembre 2009
Page 72

L'enfer des univers concentrationnaires et totalitaires n'est évidemment pas comparable avec le traumatisme de l'inceste qui n'a pas pour finalité l'extermination physique du sujet, mais l'on retrouve, dans les deux cas, la même culpabilité irrationnelle et la sidération qui enferment les victimes dans le silence et l'incapacité de dire l'épouvante. Cette culpabilité et cette sidération empêchent le dévoilement et entretiennent le non-dire. On sait avec Jorge Semprun que certains survivants des camps ne pouvaient pas en parler et que cet auteur a dû attendre lui-même presque un demi-siècle avant de pouvoir écrire dessus. De la même façon, une des caractéristiques de l'inceste est qu'il dure, souvent des années, avant que la victime puisse le dévoiler. La culpabilité dans les deux cas est différente, mais l'effet de sidération de la pensée semble similaire, empêchant de trouver les mots pour sortir de la confusion et enfermant de la même façon les victimes dans la solitude et l'incommunicabilité de leur souffrance.

Dans les deux cas, l'effet de sidération semble être contagieux et se traduit par le même phénomène social d'occultation du trauma de la conscience nationale. Les rescapés des camps se sont souvent retrouvés seuls pour gérer leur retour à la vie. Il a fallu attendre plusieurs décennies pour que s'esquisse une volonté politique de rompre ce silence. De la même façon, l'incrédulité et le déni social de l'agression sexuelle ont duré plus longtemps encore pour se transformer aujourd'hui en une véritable déferlante médiatique compassionnelle. L'État se sent coupable et un secrétariat aux victimes a même été créé, après des siècles de silence et de non-dit.
Autres billets sur le livre Question d'inceste

1/ Questions d'inceste de G. Raimbault, P. Ayoun, L. Messardier
2/ L'inceste séducteur, le père avec la fille
3/ La pianiste de Michael Haneke
4/ L’inceste avec violence, le viol incestueux
5/ Une conception réductrice de l'inceste
6/ La rupture du lien de filiation
7/ Les réactions au traumatisme
9/ Ces mères qui n'ont pas réussi, ou pas voulu, ou pas su éviter l'inceste
10/ L'identité désorganisée des pères séducteurs
11/ Pourquoi les incestueurs en appellent-ils à l’insatisfaction conjugale ?

12/ L'interprétation du consentement par l’incestueur

13/ L'atteinte narcissique et la culpabilité pour la mère
Par E.T. - Publié dans : Inceste & résilience - Communauté : Résilience
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Dimanche 8 novembre 2009
Page 43

On narre aux petites filles des contes de fées pétris de magie.

Cendrillon a appris qu'elle devait attendre dans la cuisine l'arrivée du garçon possédant le bon soulier ! Blanche Neige a reçu un message l'informant que son prince viendrait si elle savait l'attendre assez longtemps. Prise au pied de la lettre, cette histoire raconte aux femmes que leur destinée dépend d'un nécrophile (d'un homme aimant embrasser les morts) qui, juste au bon moment, tombera sur elles par hasard au beau milieu de la forêt. Pas très réjouissant comme tableau !

Les petits garçons aussi sont incités, par les contes de fées, à nourrir des attentes relevant d'une croyance magique. Plusieurs histoires leur transmettent un message selon lequel il existerait une femme idéale, qu'ils doivent chercher et trouver. Dans cette quête, l'homme doit voyager au loin, traverser de sombres forêts et vaincre des dragons aussi dangereux que terrifiants. Finalement, lorsqu'il trouvera cette femme, il saura, sans aucun doute, que c'est bien elle. (À la lueur de ces histoires, on comprend aisément pourquoi tant d'hommes sont si angoissés lorsqu'ils passent devant Monsieur le curé.)

Souvent, la destinée du mâle est façonnée par des potions, des aliments, des objets aux pouvoirs surnaturels parmi lesquels figurent la fève magique et l'épée miraculeuse. Il peut même devoir errer en compagnie d'une grenouille qui, s'il est capable de rassembler son courage pour l'embrasser, peut se transformer en princesse. (Les femmes ont leur propre version de cette histoire.)

Pour les femmes, la magie consiste à attendre l'homme idéal ; pour les hommes, elle consiste à chercher sans cesse la femme idéale.

Je suis évidemment conscient de ce que les contes de fées relèvent du symbolisme et de la mythologie. Ils sont illogiques et leur langage est imagé, tout comme celui des rêves. Certains contes de fées sont des énoncés symboliques illustrant la découverte de notre identité masculine ou féminine. Lorsque notre développement se déroule sans heurts, nous arrivons à dépasser la compréhension littérale que notre enfant intérieur avait de ces histoires et nous accédons à leur signification symbolique.

Toutefois, il n'en demeure pas moins qu'à partir du moment où notre enfant intérieur est blessé, il continue de prendre ces histoires au mot et que, subjugués par la pensée magique, les adultes enfants que nous sommes attendent ou recherchent leur dénouement parfait contenant la promesse d'un bonheur indestructible.


Autres billets sur le livre Retrouver l'enfant en soi par John Bradshauw
1/ Retrouver l'enfant en soi
2/ Les dysfonctions dans les relations d’intimité
3/ Le sentiment de vide
Par E.T. - Publié dans : Contes - Communauté : Féministes
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