Samedi 28 août 1999
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N° 1818 – sem
aine du jeudi 28 août 1999
Didier Jacob
Inceste, homosexualité, folie:
Christine Angot se met à nu dans un récit enragé et magnifique
Elle n'a donc pas cessé de sentir la mort palpiter, grossir, bander en elle, depuis qu'un homme plus âgé
s'introduisit dans son jeune corps, et la soumit aux plaisirs forcés qu'il lui dictait. Elle n'a pas cessé de vivre et de mourir, à chaque instant et dans chaque livre, depuis qu'elle lui
présenta ses fesses ouvertes et que, dans le secret d'un confessionnal, tout au fond d'une église, il fallut qu'à cet homme débraguetté, son père, elle caressât le gland et léchât le
cierge.
Christine Angot pleure, insulte, harcèle. C'est ainsi qu'elle raconte. Dans son septième livre, elle raconte cette
blessure d'enfance, et sa récente rupture avec la femme qu'elle a aimée, qu'elle n'aime plus, qu'elle souffre de ne plus aimer encore. Car la passion dans «
l'Inceste » n'est pas de tout repos, et la romancière, quand d'autres sortent l'épée ou dégainent le pistolet, attrape son téléphone. Occupé ? Christine Angot insiste, trépigne,
rappelle à ce qui, à la fin du mois, doit lui coûter bonbon. Elle poursuit sa maîtresse, à la fin de leur brève liaison, de sa centaine de coups de fil quotidiens, la harcelant sans cesse et se
giflant aussi, s'écriant enfin dans un ultime envoi : « Je ne suis pas en train de devenir folle, je suis devenue folle, je le suis, folle. »
Ce livre a ceci d'une prière qu'on y espère en vain. Et Christine Angot peut aussi bien souhaiter, à vingt
reprises peut-être, se calmer, rester calme, recouvrer son calme (« poli, correct, et se faire comprendre »), son récit n'en finit pas de pester, de fulminer, de taper du pied. La
littérature a-t-elle jamais cogné si fort, contre des personnes, même, que sous un faux nom l'on pourra reconnaître ? C'est que Christine Angot n'en finit jamais d'en vouloir aux autres et à
elle-même, et semble simplement poursuivre la mélopée grognée qui s'était achevée avec « Sujet Angot », son précédent livre. Il n'y a ni début ni fin à cette sourde folie, à ce chant maugréé, à
ce râle rauque qui, pour occuper sept volumes, sourd toujours de la même gorge, vibre des mêmes révoltes.
C'est le verbe enfin rendu à sa vérité de légende, c'est de l'air qui souffle dans nos arrière-gardes
transpirantes, c'est de la force pure, de l'électricité brute, de l'huile jetée, brûlante, sur des feux, des vents, des souffles, des humeurs. C'est son père qui la forçait à manger des
clémentines sur son sexe, c'est sa fille à qui tous ses livres sont dédiés, et sa colère en apprenant que sa dulcinée ne passera pas Noël avec elle, c'est son portrait par elle-même en chien, en
lesbienne ou en serial killer (« tueur en série, ça fait partie de mon charme »), c'est son ex, son psy, et cette éternelle dinguerie qui provoque en elle « des sensations
d'étouffement, des vomissements, des nausées, des colites, des insomnies, des crises, des envies de suicide ». Ainsi Christine Angot libère, sorte de général Leclerc monté sur le char d'une
prose furieusement combattante, d'une littérature occupée par de vieux écrivains goncourifiant, tous vautrés dans leur sentimentalité sirupeuse, leur psychologie surannée, leur imaginaire de
sous-préfecture.
Dans les années 30, James Agee recommandait que l'on écoutât Beethoven, n'importe laquelle de ses symphonies,
l'oreille collée contre terre et l'électrophone réglé à son niveau maximal, pour sentir la musique gronder soudain, jaillissant de si loin, des entrailles du monde. Ainsi faudrait-il écouter «
l'Inceste », et entendre monter cette voix du fond des vieilles douleurs: là-bas, regardez, tout ce noir qu'il fait dans les enfers intérieurs.
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« L'Inceste », par Christine Angot, Stock, 228 p., 105F.
Christine Angot est née en 1959 à Châteauroux. Elle a publié son premier
roman, « Vu du ciel », en 1990. Auteur de théâtre, son « Usage de la vie » a été joué à Avignon en 1997 et « l'Inceste » a fait l'objet cet été d'une version scénique au Festival
d'Avignon. Elle vit à Montpellier.
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