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4 juillet 2010 7 04 /07 /juillet /2010 07:58

24H logo150

Nous avions 24 heures, de 20 heures à 20 heures pour écrire une nouvelle. 

Si vous voulez en savoir plus, cliquez sur le logo du site des 24h d'écriture

La contrainte nous a été révélée à 20 heures le vendredi soir.

Contrainte

La nouvelle traversée de Paris

La chanson qui va avec ma nouvelle.

Avec mes remerciemnts à Arbon pour m'accorder le droit d'accompagner ma noouvelle avec 2012. 

 

Dédale

"La rareté de Marcel Aymé, ce n’est pas d’avoir laissé un miroir de la société mais un miroir de l’homme... sa morale signifie que le même homme, selon les circonstances de la vie, peut être un héros ou un salaud."


Il neigeait sur Paris… avec légèreté, mais la neige tenait assez pour inscrire l’année 1986 dans les annales. L’un des premiers dimanches de février, – durant l’une de ces journées où l’on aimerait faire des batailles de boules de neige, ou rester bien au chaud chez soi –, à dix heures du matin le téléphone sonna :

« C’est Philippe, tu viens, j’ai besoin de toi ! commanda-t-il.

– Tu es gonflé, Philippe, tu aurais pu m’appeler hier !

– Désistement… galère… tu peux ?

– Je suis crevée !

– T’as besoin de fric, non ?

– Oui, évidemment.

– On t’attend à treize heures dans l'entrée. Salut ! »

Philippe Grimaldi, un ami, guide à Carnavalet, était chargé, ce jour-là, de l’organisation des visites.

À vingt-six ans, Camille était l’une des conférencières ; et ce métier lui avait permis de gagner sa vie durant ces dix dernières années. Elle avait intégré l’École du Louvre et continuait à faire des visites guidées. Aujourd'hui c'était une exposition sur les Lumières.

Philippe lui confia la dernière conférence de la journée. Il y avait dans celle-ci des étrangers et il serait peut-être nécessaire de la faire en anglais. Les visiteurs étaient allemands. En commençant la visite, elle sollicita une aide pour la traduction.

Un monsieur se proposa, charmant, dont l’ample manteau brun accentuait la prestance. Entre ses longs doigts fins, diaphanes et qui pianotaient sur la laine, il tenait le béret basque plié en deux, qu’il avait ôté en entrant dans le hall. Camille eut l’impression de le connaître depuis longtemps, même si elle pensait au pur hasard.

Au premier mot, il avait capté l’attention et il était vif. Elle avançait vite sans répéter ses explications ; elle lui laissait juste le temps de traduire. Il avait ralenti le groupe devant le portrait de Gabrielle-Émilie de Breteuil qui traduisit les œuvres de Newton en français, devint Madame du Châtelet et fut la maîtresse de Voltaire.

Le visiteur traducteur s’était présenté comme physicien. La marquise le fascinait. Il posait des tas de questions, traduisait plus pour son ami allemand, que pour les autres visiteurs qui discutaient entre eux. Camille avait tout loisir de rire avec lui des petites histoires de la marquise en goûtant l’intérêt que ses frasques et son travail suscitaient. Ils avaient laissé échapper l’heure. La visite dut se terminer en queue de poisson. Ils s’étaient séparés, en se retournant plusieurs fois l’un vers l’autre.

 

Un visiteur comme les autres, songeait-elle ! Il avait téléphoné le lendemain. La sœur de Camille lui avait dit : « Ton Allemand d’hier, dans une visite, a téléphoné ! » Lorsque la sonnerie avait retentie, elle avait été comblée, parce qu’elle espérait son appel.

« Je suis Georg et j’étais dans la dernière visite hier au musée.

– Oui, Monsieur, je me souviens, répondit-elle sans grande conviction.

– Comme je n’avais pas de pourboire, je voudrais vous inviter pour un café !

– Comment avez-vous eu mon numéro ?

– J’ai appelé au musée et une de vos amies guide a accepté de me le donner. »

 

Camille eut tout d’abord peur de cette intrusion, elle vivait dans un tourbillon de visages et de regards échangés avec les visiteurs, les connaissances, les Parisiens. Cette ville la noyait dans les mauvaises rencontres et les rares entrevues de bon aloi. Malgré tout, elle eut envie d’en savoir plus, car charmeur, il l’attirait. Son cœur battait fort. La conversation évasive leur permit de prendre rendez-vous pour le lendemain au café Bonaparte à Saint-Germain. « Je porterai mon béret basque, ponctua-t‑il. »

Ce jour-là, comme dans toutes les histoires d’amour naissantes, tout s’arrêta. Camille portait ce sentiment de bonheur fou. Le cours de sa vie changeait.

Il s’appelait Georg : elle savait que saint Georges était légendaire : le grand intercesseur de jadis. Son Georg à elle, n’était pas français, parlait plusieurs langues et son français balbutiant la charmait.

 

Camille prit le temps de traverser Paris pour s’installer à la terrasse intérieure du café Bonaparte. Elle le voit arriver et remet une image sur l’impression… un charmeur, surtout ses yeux et aussi son sourire resplendissant, avenant, dont elle ne se méfie pas et qui la séduit . Compose-t-il son personnage ? l’air planant, il arbore son béret pour la simplicité ou l'envie d'un symbole français et porte une grande sacoche. Il lui avait donné rendez-vous à côté, et non au café de Flore, pour se préserver de jouer le snob. Il s’assied maladroitement, pour discuter de la visite guidée. Ce qui se noue entre eux est inexplicable et instinctif. Camille avait, à tout hasard, ou par intuition, acquis le livre d’Élisabeth Badinter sur Madame du Châtelet qu’elle lui offre et Georg sort de son grand sac Amerika de Kafka qu’il avait acheté pour elle durant la journée.

« Je pars pour les États-Unis le mois prochain.

– C’est grand les Etats-Unis ! Où allez-vous ?

– Boston, à l’université pour un travail sur Einstein. »

Leur sujet de conversation porta sur Einstein et sur l’Amérique puis sur les deux siècles tellement différents de Madame du Châtelet et de Kafka.

Georg lui dit aussi qu’elle ressemble à Gabrielle-Émilie avec la même ligne d'implantation de cheveux opulents au niveau du front qui dessine une pointe et les mêmes grands yeux verts. Ne pas dire non parce qu’elle ne se fait aucune illusion sur une beauté qu’elle n’a jamais eue, tout comme Madame du Châtelet.

« Vous pouvez me mettre un mot sur Émilie, Émilie, s’il vous plaît ?

– Vous m’en mettez un sur Amerika. »

Chacun écrit son mot, en se grattant la tête, sans parler, puis échange les livres lorsque Camille devient dyslexique en lisant à haute voix : « Un voyage que j’espère faire avec toi. »

« Ça veut dire quoi ?

– Tu pourrais me rejoindre à Boston !

– Une idée de vacances ?

– Ou peut-être plus…

– C’est un rêve fou, chuchote-t‑elle d’une voix tremblante.

– On peut le faire. »

Avec l’hébétude d’avoir prononcé des paroles fortes, dangereuses et trop rapidement tous deux plongent dans leurs yeux. Après un temps lent et court, elle rompt le silence : « Gabrielle-Émilie a écrit au sujet de l’amour que c’est la seule passion qui puisse nous faire désirer de vivre. » Georg lui parle de ses projets, de sa vie entre sa ville natale Kleinstadt, un coin de Westphalie, Berlin sa ville préférée, Rome son rêve et maintenant Boston, son avenir : une infinie curiosité, une quête, des ambitions.

 

Sur leur échiquier, elle avait posé la pièce maîtresse dès le premier dîner le lendemain soir, cher Goldenberg, le restaurant de la rue des Rosiers.

Camille avait dit que son père était officier supérieur et Georg avait répondu qu’il n’avait pas de père officier ; elle lui avait dit ne pas l’aimer et lui avait répondu qu’il aimait le sien. Sous cet échange à mots couverts, elle vivait cette soirée comme un conte de fées, buvait ses paroles, le mangeait des yeux et il riait, tous deux riaient. De temps à autre, il lui parlait en regardant ailleurs, tout en pressant la main qu’elle laissait près de son assiette en caressant du bout du doigt le liséré doré du rebord. Il avait quitté la table sans donner plus d’explication, et l’esprit de Camille repartit dans ses visites guidées.

 

Saint Georges symbolisant la capacité de l’esprit humain à surmonter les épreuves, elle crut que Georg l’aiderait à aplanir les siennes ; elle se lançait et devinait le coup de foudre s’affirmer en les envoûtant tous les deux. Leur love at first sight… : c’était le premier homme qui la regardait vraiment et elle tombait dans ses yeux. Il n’était pas beau : un grand corps mou, enveloppant ; des cheveux hirsutes, clairsemés, comme ceux d’une poupée. Ses gestes étaient maladroits, très doux. Il avait des mimiques vulgaires, sincères. Ses yeux qui ne la voyaient même pas, pétillants et des mains aux doigts longs entre filou et aristocrate. Indifférente au souci de savoir pourquoi elle se laissait envoûter : elle savait qu’elle s’égarerait à trouver une réponse.

La poule au pot de Goldenberg, moins célèbre désormais que les impacts de balles sur la devanture,  manqua d’intérêt. Les assiettes avaient été oubliées. Le nouveau couple s’éclipsa. Georg avait choisi cet endroit à cause de l’attentat antisémite de 1982 et la désertion qu’avait entraînée la peur. C’était sans compter avec les musiciens, prenant trop de place à contretemps, qui les avaient repérés et les submergeaient d’une musique insidieuse.

 

Ils se retrouvèrent tous les soirs pendant une semaine dans la neige et la glace où leur idylle leur tenait chaud. Camille avait enfilé l’odeur de Georg et noué une écharpe de son souffle autour de son cou. Le 17 février 1986, le carnaval de Paris vibrait sur le thème de Venise. Ils avaient rejoint des amis dans les jardins du Palais Royal en pleine effervescence à ce moment, secoué par la polémique sur le projet de Buren. Leurs mains se serraient en frissonnant de croiser un tableau de Bruguel l’Ancien monté sur jambes. Un jeune homme avait eu l’heureuse idée de s’armer d’un cadre qui entourait sa tête grimée en personnage de Bruegel. Il déambulait en collant et chausses sous les acclamations. Camille riait de cette magie ambiante, mais aussi des masques arborés. Au marché Saint-Pierre, elle avait acheté, de grands rideaux violets, comme des grillages, pour les draper par-dessus leur manteau. Une belle froidure régnait ce soir-là. Georg s’était procuré des masques en carton que l’on nouait avec des rubans.

 

Une multitude de ces petites attentions, qui établissent un lien, parsemait leur quotidien. Avant qu'il ne reparte, elle eut l’envie de fabriquer des cadeaux parce qu'il était très attaché à sa famille. Elle allait à ses cours de broderie et restait en atelier pour les préparer. Sur une mousseline de soie lavée, elle brodait deux écharpes pour ses grand-mère et mère et des mouchoirs pour son père. Georg les leur offrirait avant de retourner à Rome, rejoindre son directeur de thèse.

 

Georg était chez ses parents, il lui téléphonait. Il lui racontait par le menu détail leurs réactions. Une espèce de lourdeur s’était installée, car il était difficile pour elle de croire qu’un homme de trente ans ait tellement de comptes à rendre à ses proches.

Madame mère avait engagé son fils à lui soumettre une photo d’elle, la nouvelle, et il avait déposé sur la table une boîte d’allumettes. Était-il aussi naïf ou provocateur pour donner ainsi à sa mère le bâton pour se faire battre ? Un mois plus tôt, Camille avait été invitée au Moulin Rouge par un ami. Avant le dîner et la suite du spectacle, un photographe s’était présenté en offrant une photo sur de petites boîtes d’allumettes que l’on récupérerait à la fin du repas. L’ami avait commandé le portrait de sa compagne. Les boîtes allaient par six et Camille en avait pris quatre. C’est ainsi que l’une d’entre elles s’était retrouvée dans la poche de Georg.

Au dos de la boîte, étaient inscrits en rouge les nom et adresse de l’endroit connu pour sa légèreté. Au fin fond de l’Allemagne, l’objet se métamorphosait en horrible moyen de publicité pour une danseuse qui ne pouvait que se prostituer ! La photo était celle de Camille. Il avait beau jurer ses grands dieux, on ne sait quoi, elle était fichée.

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Roissy, trois ans plus tard, lundi de Pentecôte, à l’embarquement, il met ses bagages sur le tapis roulant à côté de l’hôtesse et tandis qu’il fouille dans sa veste pour prendre son billet, Camille pose son sac sur le comptoir avec précaution. La main de Georg reste en suspens.

« Que fais-tu ?

– Je prends l’avion avec toi ! »

 

Brusquement, le rythme change, tout devient plus rapide. La main de Georg trouve vite son billet, l’hôtesse s’occupe des formalités avec précipitation et il répète plusieurs fois : « Ce n’est pas possible ! possible ! »

Il se met à galoper en vociférant. Entre ses dents, il remâche tout ses griefs contre Camille. Elle se tait et jubile parce qu’elle est arrivée à le faire sortir de sa fausse sérénité. Elle a osé désobéir, non à Georg, car au fond, il aime cette affirmation, mais sa mère. Comme lui-même ne l’a jamais fait, il perd pied, il est malheureux et il lui dit qu’elle fait un abus de pouvoir.

Le long de l’interminable tapis roulant conduisant en salle d’embarquement, elle le suivait et il grommelait. Elle essayait de se faire petite tandis que montait l’impression d’avoir fait une gaffe.

Durant la première demi-heure de vol, il poursuit sa litanie de reproches. Camille est prostrée, coupable.

Il finit par se calmer, se détend au passage du chariot repas. L’arrivée de l’hôtesse lui coupe la parole : 

« Viande ou poisson, madame ? »

Collation silencieuse.

L’avion entame l’approche d’atterrissage et amorce sa descente, alors, Georg se penche pour l’embrasser d’un baiser volé déposé sur le front. Un silence bruyant s’installe entre eux et les apaise. La conclusion se rapproche.

« Camille !

– Quoi ? répond-elle en haussant légèrement cette voix brisée, de celle qu’elle émet quand elle se sent prise en faute.

– Bon, on verra bien ! marmonne-t‑il en relevant la tête et regardant droit devant lui. Ich habe Angst!

– Georg ? dit-elle attendrie.

Was?

– Je veux juste te dire que je t’aime. »

Les bagages défilent et repassent sur le tapis de réception. Ils s’interrogent du regard et scrutent l’apparition de sa valise. Où est passée la valise ? Les jambes de Georg vacillent. Il lève sa main en visière sur son front. Il soupire : « Elle l’a prise ! »

Les valises c’est l’obsession d’Hexe : elle les pique dès qu’elles lui passent sous le nez !

Eh oui ! sa chère maman a emprunté le sens contraire. Elle avait dû charmer les douaniers, prendre son bagage avant lui et regagner la salle d'accueil. En laissant Camille derrière lui, Georg part à l’épouvante et s’engage vers la porte.

« Qu’est-ce qu’elle fait là ? » : le cri du cœur résonne dans le hall. Le sortilège d’apparition de la sorcière méduse les passagers en attente. Hexe est furieuse.

 

Georg s’accoude à une balustrade, très digne. Camille reste à l’écart, afin d’observer et pose son petit sac vert à liséré violet entre ses pieds. Elle se drape dans son imperméable. Elle adore ce Nylon doux qui joue sur les volumes, lui tient chaud, alors qu’il est presque impalpable et qu’elle réinvente sa peau avec cet imper dont elle se sert jour et nuit, du même vert que son sac, un nuage sapin, plus gai, d’une couleur indéfinissable, similaire à la scène qui se joue ici. Camille croise ses bras sur sa poitrine pour contenir son cœur qui bat si fort parce qu’elle a peur et ne saisit que le sens général de cette joute oratoire d’une rare violence.

La corpulence de Georg aurait dû intimider sa mère qui l’insulte et le frappe tandis qu’il répète sans bouger : « Ich bin doch kein Soldat Mutti! ». Hexe l’invective. Ces minutes prennent une éternité. Un monsieur, témoin de la scène, souhaite bon courage à Camille. Georg peut enfin intimer l’ordre à sa mère d’aller attendre à la station de taxis. Tandis qu’Hexe s’éloigne en continuant à parler toute seule, Camille voit Georg revenir vers elle, prise de pitié devant ce désastre de gamin.

Georg et Camille se dévisagent puis se rapprochent dans une folle étreinte.

« J’ai compris ! dit Georg. »

Le regard dans le vague, perdu très loin, son menton tremble et lorsqu’il serre ses lèvres, ce sont elles qui se mettent à trembler.

« T’as compris quoi ?

– On en parlera plus tard.

– Bon, alors je m’en retourne, hésite Camille.

– Je ne vois pas d’autre solution. »

 

Le retour de Camille par le vol suivant fut enregistré. Un vol planant durant lequel elle divaguait et pleurait, au milieu d’un inoubliable coucher de soleil au-dessus des nuages formant un voile à travers lequel on voyait des halos autour du soleil avec une certitude de changement de temps. Camille l’aimait très fort à ce moment-là et elle avait perçu l’éventualité d’une mutation. Elle gardait présent à l’esprit que la première réaction de Georg avait été de dire méchamment qu’elle faisait un abus de pouvoir. Abus de pouvoir contre celui de sa mère, rumina-t‑elle, mais aussi défense de sa place, auprès de lui, contre Hexe. Elle constatait aussi qu’en cédant, il l’avait laissée seule.

Camille avait fait l’aller-retour Paris/Düsseldorf en deux heures.


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Le cancer était apparu sans qu’elle ait pu le dévisager. Il l’avait surprise.

« Il faut réaliser ses rêves dans la réalité, quelquefois contre la réalité, mais jamais sans la réalité. » lui avait-il asséné. Alors là, Monsieur qui sait ce qu’est la réalité ! Camille était furieuse, elle supposait que celle-là Georg ne l’avait pas vu arriver. Pourquoi était-elle sûre qu’il y avait un lien entre sa maladie et l’abandon de Georg ?

 

Elle bafouillait : parce que mon cerveau essaye de tuer mon cœur. Ça, ma vieille, c’est le syndrome du cœur brisé, mais tu exagères, ça fait dix ans ? Le temps ne change pas la réalité, seules les actions changent le cours des choses. L’inertie ne crée rien de nouveau.

 

Le cancer s’était installé en elle sans crier gare. Elle n’en ressentait aucune douleur et savait que lorsqu’elle en pâtirait, il serait trop tard. Ce n’était pas la mort. Celle-là, elle l’avait connu lors du premier viol, elle ne se souvenait plus quand, parce qu’elle avait eu peur, de cette grande peur qui fait qu’on a que des petites peurs après, parce qu’elle était morte à ce moment-là. Le cancer était-il le voyeur de sa souffrance ? Était-il là pour préparer décemment son départ ? Camille devait apprendre à se résigner, sans évoluer en adulte désenchantée.

 

Pour le meilleur et pour le pire. Camille n’avait pas dit oui, même si elle ne pouvait dire non. Une fois encore, elle n’avait pas le choix. Le silence, les non-réponses étaient la source du cancer. Il était la conséquence visible du travail de sape du cortège de sentiments de culpabilité. Il était comme une épée qu’elle s’était plantée dans le cœur, une estafilade à la poitrine et, une pointe à la manière de Proust, qui la tuerait si elle se l’enlevait. L’héroïne qu’elle était en ayant quitté l’homme qu’elle aimait et qui ne l’aimait plus devait enlever sa perfusion. Georg était son soleil, qui brûle, tient chaud, éclaire, mais il la tuait dans l’anonymat d’un meurtrier sans méchanceté. Camille était sa victime et le cancer n’était qu’un moyen naturel de mourir. Nulle haine entre eux, mais elle savait que c’était grave. Georg avait voulu continuer de plaire à sa mère et n’en avait pas mesuré les conséquences.

 

Paris devenait celui des hôpitaux. Elle se sentait protégée, prise en main, à courir dans les différents services médicaux pour trouver le bon. Paris était un refuge. Son expérience américaine de la maladie, lui donnait à savourer cette nouvelle traversée de Paris.

 

Un matin, sur une place de Montmartre, tandis qu’elle prenait son petit déjeuner, en compagnie d’Hélène Vallon, elle avait dit qu’elle comptait s’occuper de sa santé, mais se préoccupait du quotidien mille fois plus urgent. Plusieurs fois par an, elle faisait un don de plaquettes. Lors d’un rendez-vous, le petit médecin énergique, lui avait refusé le prélèvement et n’avait pas voulu la laisser avant qu’elle n’ait pris conscience qu’elle luttait contre quelque chose d’invisible, qui ne la faisait pas souffrir mais évoluait par rapport à la fois précédente. Camille finit par lui parler de la petite boule sous son sein. Le praticien lui donna des adresses en lui enjoignant d’obtenir une ordonnance de son médecin traitant pour une mammographie urgente. Quelle figure que ce médecin de quartier, qui roulait en moto et belle voiture dans des costumes chaleureux. Après qu’elle eut insisté pour l’ordonnance, il la renvoya en lui disant que ce n’était rien du tout. Il commença à recevoir les comptes rendus d’hôpitaux. Elle releva que c’était tout de même assez grave. Le médecin répondit n’avoir jamais eu pareille mésaventure et que personne ne s’était plaint. Camille avait ri : forcément, les patients, une fois passés de l’autre côté, ne pouvaient revenir se plaindre. Désormais, on ne demanderait que des cachets d’aspirine !

Le mois d’août touchait à sa fin. Un soir, lors d’un rendez-vous, après une dure journée de labeur de correctrice la laissant molle et abrutie, le gynécologue, également chirurgien, retint une place au bloc pour le quinze septembre. Dans l’attente des résultats de la biopsie qu’il lui prescrit, il se dit prévoyant. Camille se tait.

 

Le onze septembre, elle se rendit chez l’anesthésiste. Le rendez-vous avait été pris dans l’éventualité d’une intervention. Elle répond aux questions réglementaires et au bout d’un quart d’heure, elle ose demander : « Alors, je vais être opérée ? »

Tandis qu’il pose son crayon, elle lit dans son regard inquiet et interrogateur, qu’il ne comprend pas, mais c’est elle qui ne comprend pas.

« Bien sûr !

– Qu’est-ce que j’ai ?

– Votre chirurgien ne vous l’a pas dit ?

– Non !

– Attendez ! »

L'anesthésiste sort puis revient : Camille doit monter au secrétariat. La secrétaire interloquée bredouille et s’éclipse en laissant entrer le chirurgien : « Pardon madame, je suis désolé, asseyez-vous s’il vous plaît ! » Il s’installe en face d’elle pour lui expliquer qu’il n’a pas vu le temps passer et qu’il lui présente ses excuses pour ne pas l’avoir prévenue plus tôt. « On a trouvé des cellules cancéreuses. »

Soudain, le temps allait moins vite. Il fallait opérer. Pas de drame, elle partageait le lot des maladies perpétuelles de l’humanité. Sans autre question, sans commentaires, elle se leva, lui dit merci et sortit.

 

La côte, de l'hôpital Tenon à la maison fut interminable. Atteinte de lypémanie, dépressive, elle trébucha. Elle voulait descendre d’un grand manège qui avait tourné vite, elle ne savait comment remettre le pied par terre et tournait au son de la musique de E la nave va de Fellini avec ses jeux de fausses notes. Tout au long du film, elle suivait le mouvement ascendant des voix pour atteindre la pureté lors de la scène de sépulture. Avec le Moment musical de Schubert en écoutant les verres chanteurs en cristal avant le naufrage elle rêvait ses rêves et se coulait encore dans la sensualité de l’une des grandes sensations de sa vie. Pour leur première séance de cinéma, Georg et Camille avaient choisi ce film, aux Halles, en version originale.

 

Camille s’était apprêtée, vêtue d’un gilet noir, aux boutons de jais métallique, taillés à facettes, au décolleté en V, vertigineux, juste bien posé, celui de la publicité pour le parfum Nuits Indiennes de Jean-Louis Scherrer, pensant que la lingerie aurait été déplacée. La main gauche de Georg s’était glissée là, sur le grain de beauté, avec juste ce qu’il fallait d’assurance, sous son sein droit. Son cœur s’était installé devant elle et ainsi ses doigts ne pouvaient en prendre le tempo. Pour ne pas mourir de bonheur, elle jouait l’indifférence. Son petit sein discret, celui que décrivait son professeur d’architecture et décor des grandes demeures, en parlant des cariatides du Louvre, était donc sa plus grande intimité ? Douceur, soie, peau, chaleur, juste cette rondeur émouvante, frissonnante, posée dans sa paume. Les doigts effilés de Georg resteraient donc posés là à jamais, mais le sein allait disparaître.

Cancer, chut ! elle n’en parlerait qu’à elle-même. Démultiplication de cellules. Camille buvait seule sa ciguë. La peur du vide. La nature a horreur du vide. Quel trou devait-elle combler là ? Il lui manquait. Elle devait le revoir.

 

 

Comme d’ordinaire, lorsque ses rendez-vous sont importants, elle se trompe de chemin. Avec en main le plan, elle commence à marcher en sortant du métro. Se rendant compte qu’une fois encore, elle est dans le sens contraire et qu’elle est en retard, elle prend le bus jusqu’à Jussieu.

Camille arrive sans encombre au premier étage, et le physicien hôte étant au fond du couloir, elle sait que Georg est là. En avançant, elle constate que la salle est minuscule, avec une table ovale et une dizaine de personnes installées pour un séminaire de travail. Sur le moment, elle saisit un sens à la panique de Georg : « Je ne crois pas dans un mélange entre le travail et la vie privée. » Il est évident qu’elle ne peut pas s’asseoir à le regarder. Déçue, parce qu’elle ne peut s’installer, et parce qu’il l’avait habituée à un auditoire plus important, dans de vastes amphithéâtres au sein desquels il était simple de passer inaperçue. Ne serait-il pas le grand homme annoncé ?

 

L’hôte, à qui elle avait apporté des documents, chez lui, douze ans auparavant, lui adresse un sourire interrogateur et avenant :

« Voulez-vous prendre place ?

– Non merci !

– Puis-je vous aider ?

– Merci beaucoup, j’attends encore ! »

Afin de prêter l’oreille à cette voix oubliée, comme si le temps étouffait les sons, elle se plante devant un tableau d’affichage. Elle fait semblant de l’éplucher. Son cœur bat comme s’il allait s’envoler. Lorsqu’elle l’entend dire qu’il va commencer, elle prend quelques secondes pour remettre en place son courage et ses émotions, demande à sa peur de déguerpir. Elle s’encadre dans la porte. C'est un film qui passe au ralenti.

Ses notes devant lui sur le bout de la table, Georg est debout. Il lève les yeux. Ils arrivent sur elle. Quel beau regard, lumineux et accueillant, celui qu’il n’a pas eu le temps de changer, celui réservé aux étudiants ! Ensuite, stupéfié, tandis qu’elle n’y voit ni colère, ni confusion ou peur, seulement le vide.

 

Ce regard remplace le précédent qu’elle n’aime pas non plus :

En rentrant de Nice, il y a dix ans déjà, il n’avait pu prendre son avion de correspondance, le tableau d’affichage des départs était en panne. Les amants avaient passé leur dernière nuit ensemble. Georg semblait ne pas y croire, par contre elle flairait la fin de quelque chose et elle se souvenait de tout. Le lendemain, le douze juin 1990, elle partait travailler en retard tandis que lui reprenait un avion à Roissy. L’un quitta l’autre sur le quai du rer à Denfert-Rochereau. Le premier métro n’allait pas à Roissy, il devait attendre le suivant. Camille n’avait pas le temps, elle monta dans le premier. Georg restait sur le quai avec sa grande valise à sa droite et son sac à sa gauche. Elle lui avait dit : bon, salut ! il avait répondu Bis dann!, avec un petit signe de la main, un regard gris et contrarié, voire mécontent. Elle avait décidé d’arrêter de le suivre. Les portes du métro s’étaient refermées.

 

Lorsqu’elle tournait les talons dans le couloir et filait pour n’avoir été qu’une apparition, Camille savourait ce bonheur qui l’envahissait tout d’un coup, en écoutant sa petite voix lui souffler : « tu es guérie ! » Elle était contente d’avoir quitté cet homme aux résolutions si pitoyables et si vaines et tellement sûr d’être différent des autres. Il était un Allemand typique de sa génération, avec la certitude qu’il n’a jamais fait de mal à une mouche. Ils avaient quitté l’Amérique parce qu’il ne pouvait y avoir de Happy end à leur histoire. Georg lui aurait annoncé une mauvaise nouvelle, elle aurait été sidérée pendant un temps et elle se serait relevée alors que l’espoir la paralysait. Maintenant, l’espoir s’était envolé, et mourir n’était plus qu’une formalité parce qu’elle n’avait pas encore trouvé le moyen d’y échapper. La sérendipité aussi était bien écornée, elle avait disparu. Georg était de l’autre côté, il ne voulait pas la voir ni l’approcher. Il n’en avait pas encore peur, la peur viendrait ensuite.

 

Elle avait traversé Paris pour rejoindre son mari au musée des Arts décoratifs et attendre leur fille cadette après son cours de dessin. Ils avaient vite marché pour écouter l'interprétation d’une œuvre de Michael Haydn, Vêpres en fa et Missa Sancti Aloysii à la cathédrale. Camille goûtait la plénitude, la simplicité, l’éternité, le moment où les mots ne suffisaient plus, où elle n’avait plus rien à dire, elle entendait le silence entre les voix et elle contemplait la beauté sereine de leur fille aînée qui chantait bien. En sortant, il neigeait comme dix ans auparavant.

 

À l’instar de la Joconde disparue du Musée du Louvre dans les années 1911, alors qu’un monsieur l’avait emportée, sous son bras, à la barbe des gardiens en prétextant une restauration, les visiteurs venaient voir le clou et il n’y eut jamais autant de visiteur qu’à cette époque. Présence de l’absence, le rêve de Léonard… admirer une absence pleine d’espérances.

La catastrophe de l’espérance. Trou de mémoire. La force du temps. Moment désynchronisé, décadencé, dans le mouvement passé et le mouvement futur.

 

Le lendemain matin, la glace l’a fait glisser. Bien tombée une fois encore ! Va-t‑elle tomber encore plus bas ? Blessure solitude et le rêve envolé. Sa vocation n’est pas de croire en Dieu, en revanche, de l’avoir pour aide afin de croire en la passion amoureuse, ça oui ! Sa religion reste l’amour de Georg, qui ne s’y est pas opposé. Un blasphème ? Ça non ! Camille est entrée au quatrième ministère de George Orwell, celui qui triomphe : le ministère de l’Amour. 

Alors, elle sait qu’elle a gagné une liberté invivable et difficile, celle de donner du corps à l’indicible esclavage : je t’aime. Sans plus de sacrifice, discrètement, sans folie, sans dépendance, en respectant le choix de Georg : « Laisse-moi choisir mon chemin pour chercher la félicité et ne t’appuye pas si exclusivement sur moi pour chercher la tienne. » Camille était partie en Amérique avec E =mc2, dix ans plus tard, elle continue sa vie avec E=hv.

  

Le temps de Camille passe, sa vie change, mais certaines choses ne peuvent pas Arbon etreAvoiretechanger comme l’amour. L’Amour est une constante et finalement, elle a gagné son droit d’aimer d’un amour total et désintéressé, sans craindre qu’il soit trahi, exploité ou violé. Elle l’avait pour elle, c’était une illusion, il ne restait que la survie, mais il arrive un moment où la survie n’y suffit plus.

Et si c’était ça le heureux celui qui meurt d’aimer ou Aimer à perdre la raison d'Aragon. 

 

Camille est décédée à Paris, le vingt-sept mars 2000, dans sa quarantième année, des suites d’une longue maladie. Il n’y eut pas de remède contre les échecs. Le cancer l’a rongée. Ses parents, Georg, monsieur Tout-le-monde et la psy ont eu raison : l’amour parental, le grand Amour ou l’amour tout court sont une maladie, une vue de l’esprit, qu’il faut soigner et dont on doit guérir, sous peine de mort.


 


Les notes et appréciations du Jury


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commentaires

C


J'aime bien le titre de ta nouvelle. dédale dans la vie, dédale dans son coeur, comment trouver le fil d'Ariane? Mais sais tu que Dédale est un personnage de la mythologie, un grand inventeur,
que rien ne lui résitse, qu'il trouve des solutions à tous les problèmes? Devindrais tu enfin ce créateur?  



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E


Créateur j'en sais rien, trice peut-être, mais vu les gamelles, j'en doute. Il se peut que Dédale, lorsqu'il faisait ses statues se soit vu désapprouvé aussi. En tous les cas, je sais que je ne
suis pas seule dans le labyrinthe, vous m'y suivez, peut-être d'en haut, c'est plus simple.



N


On ne peut pas plaire aux Grecs et aux Troyens en même temps !



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N


C'est excellent ! Quelle fluidité ! Et les dernières phrases sont percurantes. Un grand bravo !



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E


Merci beaucoup Nina, ça me réconforte un peu par rapport aux notes de mon premier lecteur du jury. J'étais à peu près sûre de moi, mais en littérature on ne peut pas
savoir. J'image que mon prochain roman sera ainsi : des lecteurs qui aiment et d'autres qui détestent.



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