Partager l'article ! 27 juillet 2005 – Renouer des liens – syndrome d'anniversaire: Le 22/07/07 20:33, « Georg… » <georg@….de> a écrit ...
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Alors que Rousseau revendiquait l’originalité
de son projet et le caractère unique de sa personne, le sujet de l’autofiction se façonne dans la parole de l’Autre et s’inscrit dans le sillage de ses prédécesseurs. Le sujet, en plus
d’être virtuel, se fait textuel. Il est à l’image du genre qui l’expose : monstrueux et hybride. Il n’est jamais un, il dit la pluralité de ce qui est en nous, il multiplie les
strates, se dévoile dans l’écriture et s’annihile dans la forme fragmentée qu’elle prend. L’autofiction, plus qu’un nouveau genre littéraire, est en fait le moyen qu’a trouvé le sujet
pour se mettre lui-même en question, pour refuser l’idée d’une vérité univoque et revendiquer sa fracture.
Arnaud
Genon
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Le 22/07/07 20:33, « Georg… » <georg@….de> a écrit :
> Ma chère Camille,
> tu m'écris : "il manquait des lettres dans le livre. Mon relecteur les veut. J'étais incapable de les
relire. Je t'envoie celle-là insérée dans mon livre parce que je ne comprends toujours pas ce qui s'est passé entre nous…"
> Je ne veux pas que tu cite mes lettres ou mon nom dans ton livre ou quoi que soit que fasse référence a
mon identité.
> J'ai un droit a ma vie privée. Et malgré le grand amour qui nous a lié dans le passée (et que je n'ai
pas oublié) j'avais et j'ai le droit a choisir une autre vie. Excuse moi le Français très mauvais, mais je croix que tu me comprends au moins par rapport a ce désir.
> Georg.
Freud évoque le rôle joué dans la honte par le passage du privé au public. « un auto-reproche se transforme en honte si quelqu'un d'autre vient à l'entendre ».
Paris, 27 juillet 2005
Cher Georg,
je dois t’écrire, je reprends une phrase prise dans l’une de tes lettres : … « Mais maintenant, il ne
s’agit pas d’analyser le problème, c’est trop tard et trop tôt en même temps… »
J’estime qu’il est temps.
Le six décembre 1990 tu écrivais : « Pour moi, l’heure n’est pas encore arrivée de faire une
analyse définitive de ce qu’il s’est passé entre nous. Je suis triste, mais pas malheureux, il me semble qu’il est possible de recommencer une autre vie… »
Je ne peux plus continuer de penser à toi, tous les jours depuis que je t’ai rencontré. Sans jamais aucun signe
de ta part. Il y a quinze ans que la rupture a eu lieu. Tu m’avais dit que tu viendrais pour faire cette rupture autrement que par courrier, je t’attends toujours… Elle est où ta main
tendue ?
Dans une autre lettre, tu disais : « Je te pense avec tendresse et, j’insiste, avec du respect et tu
seras pour toujours une partie de ma famille, comme une sœur, et je ne pense pas que ce soit peu. (Tu peux pas être d’accord avec ça, je sais). Je te tends ma main, et ça sera toujours comme ça,
jusqu’à ce que tu puisses l’accepter… » Dans ta dernière lettre, tu écrivais : « Cherchons le chemin difficile envers une normalité renouvelée ! Mais d’abord, il faut arrêter
de se torturer, de pleurer sur les possibilités perdues. Si non, je dois essayer de rompre chaque contact avec toi, parce que je sais qu’on va se
rendre malheureux tous les deux. »
J’ai obéi à tes ordres (et à ceux de ta mère). Je t’ai fichu la paix, et j’espère que tu as trouvé le
bonheur…
Ce n’est pas toi qui a rompu chaque contact, c’est moi aussi. Je ne t’ai plus écrit et lorsque j’ai envoyé des
petites missives je n’ai jamais eu aucune réponse. Pourquoi ? Lorsque j’ai assez de courage, je relis des morceaux de notre correspondance. Je t’avais déjà tout écrit, tu n’en as rien dit,
alors c’est vrai, pourquoi le ferais-tu maintenant ?
Parce que je n’ai pas recommencé une nouvelle vie, que tu existes toujours pour moi et que je me rends malade.
Peut-être certainement que la vie nous a arrachés l’un à l’autre. C’était un combat des forces du mal contre la vie. Nous n’avons pas parlé de cette magie dont nous n’étions pas innocents, mais
je l’ai vécue, je la vis encore. J’ai continué ma vie, comme un petit soldat. Je voulais vivre. Notre séparation semble avoir été un acquiescement. J’ai mis des années à m’en remettre et j’ai
fait semblant, je ne m’en suis pas remise. J’ai bien fait fonctionner ma double personnalité, comme lorsque j’étais enfant et que je pouvais ne pas me souvenir des abominations que me faisait
subir mon père. J’ai bien intégré ma culpabilité. Je me sens toujours coupable de tout, mais maintenant, il faut que je fasse la part des choses. Je n’étais pas si coupable que cela. Cette
culpabilité m’a maintenue dans l’impossibilité de te dire ce que je ressentais. Alors, je le fais maintenant. Je sais que tu m’as plaquée, mais je sais aussi que j’ai tout fait pour et que je
suis partie. J’essaye de sortir de cette position de victime dans laquelle j’ai été éduquée, et dont tu as pu profiter. J’ai été ton tremplin pour prendre tes ailes loin de ta mère et acquérir
ton premier travail qui est la force de ta liberté. Tu m’as sacrifiée parce que j’étais faite pour cela.
J’espère qu’au moins tu as pu choisir de ne pas être malheureux. Parce que comme ça on s’est pas « rendu
malheureux tous les deux », mais seulement moi.
Tu es devenu un grand bonhomme, tu inondes le Web. Tu travailles de plus en plus je suppose. J’espère qu’un jour
tu prendras le temps de me mettre un mot par mail. Je te demande simplement de faire ce mot pour me redonner la lumière que tu m’as chipée, j’en ai besoin pour continuer, pas pour moi… Les filles
sont encore petites.
J’ai un cancer depuis plusieurs années… Je suis en analyse. Je ne me décide pas à vivre ou mourir. L’envie de
vivre, je ne l’ai plus depuis dix ans, quand j’ai perdu espoir de te revoir. L’envie de mourir, elle est trop égoïste. J’ai des enfants. J’ai fait mon devoir. J’ai donné naissance à cet enfant
qui planait au-dessus de nous. En médecine chinoise, le cancer du sein, chez la femme, est le fruit d’une immense colère, amassée dans la poitrine. Cette colère non exprimée tue. Tu ne me
respectais pas alors j’ai fui, mais aussi tu m’as plaquée et j’ai claqué la porte. Aujourd’hui, il faudrait m’aider à fermer la porte doucement. Je ne veux pas partir avec tout ce
tourment.
Je n’arrive pas à comprendre comment un type, trois fois Phd, peut se permettre de devoir « Essayerde
rompre chaque contact » et de le faire, sans état d’âme, en se foutant pas mal de considérer les cadavres qu’il laisse derrière lui. Serais-tu vraiment un monstre d’égoïsme ? Tu étais
venu me chercher, ce n’est pas moi qui étais amoureuse folle et qui te courais derrière. Qui me couvrait de fleurs et disait partout avoir rencontré l’âme sœur ? Tu faisais les petites
annonces avec Bertram pour chercher une femme… Heureusement, notre histoire a commencé au château de Breteuil et non en petites annonces. Quelle connerie d’avoir tout lâché pour toi, je me suis
brûlé les ailes. C’était le grand amour disais-tu à la cantonade. Je serais curieuse de savoir si tu en as vécu d’autres. En tous les cas, celui-là a bien existé, j’ai tes lettres. Pour moi, il
fut et est toujours l’unique.
Je n’arrive pas à me dire que tu es un monstre, ou monsieur Tout-le-monde, et que, comme je ne faisais pas
l’affaire pour ta brillante carrière, mon rôle de bonne pouvait s’achever là. Mis à part mon père, je n’ai pas fréquenté d’autre salaud dans ma vie et surtout je n’en suis pas mordue comme je le
suis de toi, alors je ne peux que me dire que tu n’es pas un salaud, mais cela tu ne me l’as jamais prouvé. Comme tu redoutais que nos vies aient des fins tragiques, il t’a été préférable de
m’abandonner… Quelle délicatesse !
Tu es un Don Juan. C’est une immense souffrance pour moi, mais j’en ai fait abstraction pour éprouver cette
plénitude d’être dans ton sillage. Tu m’entraînais toujours plus loin. J’ai eu la chance de connaître Georg sans ses Phd, avec son petit univers de Kleinstadt, que j’ai vu
avancer, avec ses hésitations et ses certitudes : un amour de tendresse et de sensibilité. Me serais-je trompée au point de n’avoir pas vu l’arriviste tueur ? Je croyais qu’avec mon
ancien fiancé, que tu as rencontré, Bertrand, le polytechnicien, j’avais été vaccinée contre les tueurs à bout portant. Au moins là, ça se voyait tout de suite. Pourquoi m’avais-tu dit que tu ne
me laisserais jamais ? Remarque bien que ce doit être comme l’histoire d’adopter un enfant si nous ne pouvions en avoir et que finalement ce serait l’année prochaine puis chaque année,
l’année prochaine ? Nous sommes allés voir ta grand-mère grabataire plusieurs fois et tu ne semblais pas impassible. Cela fait partie de l’ordinaire, de la banalité humaine. Lors d’une
conférence que j’enregistrais, j’ai entendu Bertrand Goldschmidt t’appeler « Bébé ». As-tu grandi maintenant ? peut-on réfléchir ensemble sur le sens de notre
rencontre ?
Ta responsabilité ? en terme éthique, celle qui te regarde, celle que tu as prise lorsque tu m’as regardée,
celle que je partage avec toi parce que moi aussi je t’ai regardé. Je suis responsable de ce qui m’arrive : du cancer, mais cette responsabilité, je la partage avec toi. Tu n’avais pas
l’intention de cette conséquence, mais tu avais voulu notre lien et dans notre proximité il y avait de la demande. Je sais que ta responsabilité est ton affaire, je n’attendais pas de relation
réciproque, mais je n’arrive pas à assumer seule.
Maintenant, il y a cet amour fou pour toi. Pourquoi il ne s’est jamais estompé ? Les psys peuvent bien
expliquer un état de dépendance, ou une maladie, ou comme dans le chapitre 10‑16 de la Genèse : « La chose la plus triste dans tout ce triste
monde, c’est l’amour qui n’est pas payé de retour. » Si c’était une vue de l’esprit, il suffirait de me tourner l’esprit dans un autre sens, mais quand même. Et si l’amour fou existait
vraiment ? Si monsieur le Professeur pouvait me faire un papier sur la question… Ce plaisir immense que j’éprouve en découvrant une de tes vidéos de conférences ou d’entretien sur
Internet.
Je pense à toi chaque jour. Lorsque j’ai dit à Hagger, mon époux, que j’allais t’écrire parce que je ne m’en
sortais pas, il a acquiescé en disant que cela me ferait du bien et que pour lui cela ne changerait rien puisque nous faisions ménage à trois. (Tu sais, ce ménage à trois dont tu me parlais
souvent…). La réponse n’est jamais arrivée. Il m’a dit : « Arrête, tu perds ton temps, il a refait sa vie, n’en a rien à fouetter et reste égoïste… » Je sais, c’est insensé, mais à
chaque fois que je m’envoie en l’air, je pense à toi. Tu ne me manques même pas, tu es là. Tout ce qui est beau autour de moi, et Dieu sait si je sais m’en entourer, je te le dédie. Tu
m’enveloppes : tes longues mains, tes doigts sous ton nez, ta moustache que visiblement tu n’as plus. Tu as dû te blinder aussi, car tu portes un masque désormais. J’ai ces photos pleines de
tendresse, d’une peau douce et souple, qui a bien changé. Tes gilets très confortables, alors que lorsque je te faisais mettre un nœud papillon pour t’habiller un peu plus, Robert disait que je
te transformais en singe. Maintenant tu es un véritable singe. Tu es en costume cravate tout le temps. C’est moins drôle que le nœud pape… et moins doux aussi. Tu changes de visage suivant le
pays dans lequel tu te trouves : en Espagne tu as l’air d’un Espagnol, en Californie tu as l’air d’un acteur américain… Un look à la Tony Blair. Il n’y a qu’en Tunisie que tu es encore
toi ?
Je t’admire encore lorsque je vois ta dernière vidéo, celle du onze juillet. Quelle force d’être parti de
Kleinstadt et d’en être là. Je m’en doutais remarque bien, mais quand même, petit Napoléon. (Bonaparte a fait des millions de morts pour devenir Napoléon). Notre premier
rendez-vous était significatif : au Bonaparte à Saint-Germain, même si mes ascendants italiens sont originaires de Viareggio, je n’ai pas été foutue de passer le col du Grand
Saint-Bernard.
Mon travail consiste à rassembler tout ce qui était négatif dans notre vécu afin de ne garder à l’avant que le
mauvais pour cesser de me laisser envahir par les regrets. Ça ne marche pas. J’ai refoulé mes sentiments de haine envers ta mère. J’ai fait attention de ne plus faire tomber en panne les panneaux
indicateurs pour que tu rates ton avion après la conférence de Nice le douze juin 1990. J’ai retourné tout cela contre moi.
Mon cancer du sein droit est également mon arme.
Pas chouette de se suicider… pas de paradis, on rempile la prochaine fois… Lorsque j’étais championne de tir à
l’arc, je portais un plastron. Il fallait protéger ce sein. Au tir, je suis gauchère. Les amazones se faisaient couper ce sein pour qu’il ne les dérange pas ou qu’il ne se carapate avec une
flèche. Lorsque nous nous sommes retrouvés en salle obscure à Beaubourg pour E la Nave va de Fellini, je portais un gilet au décolleté plongeant en V. Tu as glissé ta main droite sous ce sein…
Tes grands doigts effilés l’ont-ils condamné ? Lors des chimiothérapies, alors que j’ose me mettre devant un miroir, je vois cette femme tondue parce qu’elle a fricoté avec un Allemand. Mon
interprétation du cancer est évidemment inacceptable par un scientifique. Mon quotidien est malgré tout celui de madame Tout-le-monde puisque maintenant le cancer du sein est assimilable à un
accident de voiture. Nous sommes nombreuses, de plus en plus nombreuses et la maladie devient banale, tout comme les histoires d’amour ratées.
Il est plus normal de te parler de la magie du fonctionnement de mon corps qui est franchement génial. Après la
reconstruction, les nerfs se remettent en place. Après un sectionnement, et une mise en place d’un lambeau m’appartenant, les nerfs se relient entre eux, tout seuls, ce qui est tout de même assez
rare. J’ai fait de belles découvertes en cancérologie. J’ai un peu été cobaye avec des protocoles spéciaux et c’était beau. C’était une belle expérience, mais maintenant, j’en ai marre des
médicaments…
Pourquoi continuer une psy ? Je suis incapable de parler en psy. Je suis toquée et me crée des problèmes là
où il n’y en a pas. Toute cette histoire est d’une banalité ! Qu’est-ce que se faire plaquer par l’homme qu’on aime ? Rien de plus commun. Les guerres, le terrorisme, etc. tout ça, tout
ça, c’est cent mille fois plus important et pour toi Einstein. Il est mort, tout le monde s’en occupe. Les vivants, c’est plus dur, il vaut mieux les laisser mourir avant de s’en occuper. Non,
mais !… Tout le cosmos, je ne suis qu’un électron libre, mais tu m’avais fait un truc avec E=mc2 à Bures-sur-Yvette, alors j’ai pris la grosse tête et j’ai cru que j’étais un peu
autre chose qu’une miette.
Au fait, je veux quoi ?
Tu as écrit : « Plus important que la fin tragique de notre histoire est que nos vies n’aient pas des
fins tragiques. » Ne pas mourir d’amour, même si on dit que ça n’existe que dans les livres. Juste pouvoir parler et écrire avec toi…
Comme tu le sais, puisqu’on en a parlé dans les lettres et que tu l’as, ça aussi, même dit à ta mère, j’ai fait
un mariage blanc qui a pris fin deux ans plus tard comme prévu. Là aussi, j’ai voulu te prouver que même pour me marier, je pouvais aller voir ailleurs, qu’il m’était important de ne pas être une
charge pour toi, ni une contrainte. Je me suis imaginé que si tu n’étais pas prêt, de cette façon tu pouvais te donner du temps. Tu en as évidemment parlé avec ta mère non pas avec moi pour sûr
et tu as décidé d’en épouser une autre. « J’aime Flora, je suis heureux avec elle, je l’ai mariée… » Tu t’es dépêché de l’épouser, sans la connaître, pour éviter que ta mère ait le
temps de faire son travail de sabordage. Cette phrase est d’une méchanceté incommensurable. Tu n’étais donc pas heureux avec moi et merci beaucoup de n’avoir jamais eu le courage de me le dire…
Dans mon agenda, j’avais noté le vingt-sept juillet 1990 : Rupture Georg. Ma première soirée avec Alexandre date du quatre août : que s’était-on dit ? pour que je décide de
fuir et de faire ce mariage blanc ? Nous nous étions vus à Nice les sept, huit, neuf, dix et onze juin… Lors d’une conversation téléphonique au mois d’août, tu m’avais demandé de
revenir à Boston à Noël pour que nous soyons encore ensemble. Il me semble que pour une fois, tu avais parlé mariage. Je t’avais demandé ce qui changerait dans notre vie. Tu m’avais répondu que
ce serait comme avant, alors je t’avais dit que je faisais ce mariage blanc. Il ne me semble pas t’avoir expliqué vraiment pourquoi, et je regretterai toujours cela.
Je fuyais, je fuyais ton indécision, ton mépris…
Je voulais me marier. Je refusais de faire partie du lot des catins. Mieux valait devenir putain officielle.
J’étais la putain de mon père… Je fus la putain de Bertrand : Il était puceau, quelle belle expérience et quand je n’ai plus fait l’affaire, lui également est venu un samedi après-midi, me
sauter une dernière fois pour me dire : « C’est fini. » Je n’ai rien eu à dire c’était comme ça, c’est tout. Je fus la catin de Yochio, mais là, c’est moi qui l’ai planté là.
Souviens-toi, il m’avait accompagnée à Orly pour mon premier départ pour te rejoindre. Ton attitude des balbutiements de notre relation, ton grand amour, m’ont fait penser que je ne serais pas ta
putain. J’ai quand même du mal à croire que j’étais ta putain semi-officielle parce que partir pour les États-Unis sans pouvoir « s’envoyer en l’air » si ce n’est en payant des
inconnues, était trop difficile. Il était plus simple de m’emmener. Tu as carrément fait pire que les autres, car tu m’as fait des promesses et tu ne m’as jamais dit c’est fini ! Tu m’as
poussée dehors. Quand je n’ai plus fait l’affaire, tu m’as renvoyée à Paris, j’ai retrouvé mes amis, je m’en suis fait d’autres et j’ai pris mon travail à l’onu. Ce travail de fonctionnaire à vie pour te prouver mon indépendance. Idiotie, toi tu n’étais pas indépendant, affectivement surtout et tu me mettais tout
sur la tête.
Jean French avait dû te confier que je m’étais mise en ménage avec une femme. Ce moment m’a permis de me
reconstruire, de sortir de cet état de putain. Je voulais des enfants. J’ai choisi le père de mes enfants, il n’y a pas d’autres raisons à notre union et il en était prévenu dès les prémices de
notre relation. Nous nous respectons mutuellement et nous élevons nos enfants. Je le présente comme le père de mes enfants et lui, comme la mère de ses enfants. Relation simple.
Nous ne nous sommes pas mariés donc nous n’avons pas divorcé.
Tu m’as juste envoyé cette dernière lettre, prétentieuse de bons conseils. Nous n’avons jamais échangé à ce
sujet. J’ai attendu et j’attends encore. Ce n’est pas en fuyant que l’on finit une histoire. Pour moi elle continue et pour toi elle est certainement un problème puisque tu l’ignores sinon tu
répondrais simplement un petit mot. À l’heure d’Internet et de la communication, je ne peux imaginer que tu ne reçoives pas mes missives, courriels ou lettres. Mon appel à ta mère pour le premier
janvier 2000…
Je voulais me marier. Tu racontais à ta mère que nous étions séparés et je débarquais à l’improviste à Noël à
Kleinstadt, quelle honte ! Je n’avais pas le droit de décrocher le téléphone à Boston en janvier pour qu’elle ne sache pas que j’étais là, quelle maltraitance, quel
manque de respect. Bien sûr, je n’ai rien dit… rien dit, de peur de tout détruire… Nous étions des adultes, j’avais vingt-neuf ans et toi trente-trois. Tu m’avais dit, en passant devant le
Government Center, que si je voulais on irait un jour se marier. Pas convaincant du tout, je n’ai jamais osé te le demander vraiment. C’était une grande souffrance,
c’est pourquoi j’ai fait ce mariage blanc, c’est moi qui l’ai décidé. Mon rêve, et tout un chacun en était au courant, était que tu viennes, que tu dises non ! tu ne te maries pas avec
Alexandre, mais trois jours avant le mariage, et c’est le dernier message que j’ai pu garder sur le répondeur, tu n’as pas eu le courage de venir. Ta mère t’avait dit que c’était une idiotie…
J’avais rejoué et j’ai perdu. Tu n’étais pas ma marionnette, mais celle de ta mère. Je jouais souvent et c’était dur. Düsseldorf avec ta mère à qui tu disais que tu n’étais pas un soldat, ou mon
débarquement à Noël alors que je n’étais pas attendue et je le savais…
Alexandre était brésilien, et pour ne pas pleurer vingt-quatre heures sur vingt-quatre, nous dansions beaucoup
dans des soirées brésiliennes, la lambada entre autres. J’ai fait la fête à cette époque. Durant la journée, je partais me cacher pour pleurer dans la bibliothèque de l’aviation civile
internationale à Neuilly. Mon collègue me couvrait, il était sympa, il avait le Sida, savait qu’il était condamné et m’a bien aidée à reprendre le dessus. Toi qui étais tellement au fait des
évènements politiques, je t’ai dit que je couperais mon téléphone, que nous ne nous parlerions plus un jour bien déterminé et que tu comprendrais. C’était le jour de la déclaration de la Première
Guerre du Golfe. À l’aviation civile, nous avions prêté serment et nous ne devions pas parler. Nous passions nos journées à préparer ce jour, depuis le mois d’août et nous changions les trajets
de routes aériennes pour dégager la zone des futurs combats. Même à toi, je ne pouvais plus parler. Tu t’en foutais…
J’ai démissionné après la remise de mon special meriten décembre de l’année suivante…
J’étais entrée au sein de l’organisation pour que tu sois fière de moi.
Je n’ai pas supporté cette machine inhumaine toute seule. Je l’aurais fait, si j’avais pu parler du sens de mon
travail avec quelqu’un, en l’occurrence avec toi. Même si c’était un petit boulot, il avait un sens que je n’acceptais pas dans son politique. Lorsque j’ai souhaité revenir à Boston, tu m’as dit
que tu ne saurais pas quoi dire à ta copine, (là, plus question de ménage à trois, c’est moi qui étais éjectée…) que tu avais dit à ta mère que j’avais été violée par mon père et d’autres
horreurs… Qu’est-ce que tu m’as roulé dessus ! Où était mon amour-propre ? J’ai reçu ta dernière lettre au mois d’août 1991. Tu m’as tuée. J’avais vu Jean, qui m’avait redonné mes
livres. J’ai fait bonne figure. Je commençais une liaison avec une femme. Je me suis soignée les années suivantes à ses côtés.
Tu es entré dans l’ombre. On n’embête pas les gens avec des histoires d’amour. Béatrice Regar m’a
dit :
« Il a pensé que ça pourrait pas aller vous deux… »
– Il m’a même pas demandé mon avis.
– Ça n’a pas d’importance, m’a-t‑elle répondu. »
Abrité par le redoutable glacis de déni, pour tout un chacun, la page était tournée. Jean m’a dit :
« Je sais que tu t’en sortiras, mais lui, je n’en suis pas sûr ». Pour ma part, je ne m’en suis pas sortie. J’ai fait semblant. Nous sommes devenus monsieur et madame Tout-le-monde.
Nous nous sommes séparés parce que tout le monde se sépare et court derrière des chimères.
Il me fallait recouvrer mon estime personnelle qui était vraiment détruite. Tu m’as trop maltraitée, et je ne te
l’ai pas dit. Le pire fut le jour où nous sommes allés à Florence quelques jours, chez Marco et Monica. Tu es resté un jour avec moi, puis tu es parti pour rencontrer un monsieur très important
pour un projet nul qui a échoué, et tu as passé deux jours avec Barbara. Monsieur me trompait pendant que j’attendais gentiment à Florence en soutenant que tu étais grand et beau et tout… et
tout… alors que tu as vraiment eu un comportement de minable autant vis‑à‑vis de moi que de Marco. Cette façon que tu as de faire passer pour de grandes choses, tes actions basses et
méprisables ; je pense que Marco l’avait compris. De même que Jean l’avait compris lorsqu’il te demandait de prendre une décision à mon égard attendu que tu passais ton temps à me rouler
dans la boue et qu’il en fut témoin à plusieurs reprises. Souviens-toi du jour de mes vingt-neuf ans auquel tu ne participais pas puisque tu prétendais avoir rencontré la femme de ta vie, alors
que tu te salissais allègrement dans une histoire minable.
Il y eut de même ma fête d’anniversaire pour mes trente ans. J’avais loué une péniche au pied du Musée d’Orsay.
Mes amis étaient là et mes collègues de travail aussi. J’avais voulu te prouver que j’étais indépendante et aimée donc aimable pour toi. Tu revenais d’Israël. Tu m’as offert la bougie que je t’ai
demandé d’allumer dans ma dernière lettre. Tu m’as offert l’appareil photo dont je me sers toujours. Tu t’étais acheté une veste en soie anthracite. J’ai demandé à Jean de partir avec toi parce
que tu draguais ma collègue russe. Elle occupait le même poste que moi, mais en russe, et tu draguais. Que j’aurais dû passer du temps avec François sur les Baux-de-Provence… Il a certainement
fallu que tu pousses le bouchon très très loin pour que je me révolte contre la cruauté des bonshommes à mon égard. Tu ne fus pas le moins lâche. J’avais la patience de penser que tout ce que tu
faisais était bien puisque je t’aimais et que ton idée de ménage à trois ne me laisserait pas sur le carreau, tu n’étais absolument pas capable de vivre une telle entreprise. Bien sûr, il en fut
tout autrement. J’étais certainement plus mûre que toi sur cette réflexion, puisque l’idée m’avait semblé envisageable et que je l’avais prise au sérieux. Je sais maintenant que c’était une
histoire de gamin, comme celles de tous les hommes qui nous ont emmerdées lorsque j’étais en couple avec ma camarade. C’est un truc de mec très porno. Le fait d’aimer deux hommes en même temps
est ma réalité. Je peux dire que j’ai eu un prince charmant : Frédéric ; des amours : Bertrand ; Yochio et Victoire, Un grand Amour : Georg et un mari : Hagger, à
qui je voue un grand respect, car il est le père de mes enfants. Maintenant je t’écris que tu avais projeté sur moi un schéma qui n’était pas le mien. Tu me croyais dépendante de toi alors que je
ne l’étais pas. J’ai toujours gagné ma vie, travaillé, eu des amis avant et après toi. J’ai seulement fait la connerie d’abandonner mon métier de brodeuse, pour toi. Je n’avais pas besoin de
régler mes comptes avec ma famille par ton intermédiaire : ma mère n’était pas au milieu de notre plumard tous les jours et j’étais partie de chez moi depuis l’âge de seize ans ce que tu
n’avais pas fait. Tu m’as bouffée avec tes histoires non résolues. Je peux dire que « j’ai deux amours » : Georg, mon grand amour qui n’est jamais sorti de ma tête, qui me manque
et Hagger avec qui j’ai établi une relation tranquille et sereine. Je ne suis pas dans la folie. Je ne suis pas dans le non-dit. Tout le monde le sait, mais toi tu ne veux pas l’entendre.
Pourquoi ? Serais-tu si bourgeoisement installé que cela, pour que ce ne soit qu’un Vaudeville à tes yeux ?
J’avais pensé que ton idée se situait dans la lignée de ce que tu fais : ne jamais te refuser un de tes
caprices. Tu me demandais de devenir une sœur pour toi, je ne veux pas. J’ai été ton amour, je tiens à rester dans une relation amoureuse et ne pas tout mélanger. Je ne peux pas avoir couché avec
mon père et avec mon frère… Je veux que tu entendes que tu es responsable de cette relation, que je ne l’ai pas construite toute seule, que nous avons été deux durant des années et que je t’ai
fichu la paix durant quinze ans puisque tu voulais aller voir ailleurs. Maintenant, tu as dû construire quelque chose de stable. Tu dois être plus sûr de toi, alors que tu ne l’étais pas. Tu as
dû acquérir une maturité qui te manquait. Maintenant que nous sommes débarrassés des données de mariage et enfants, ne serait-il pas possible de renouer un lien ? Je te demande quelques
lignes parce que je vis ce ménage à trois et que ton absence me fait trop souffrir. J’ai conscience de te demander de me mettre un mot alors que je ne suis qu’une de tes maîtresses parmi tant
d’autres. J’ai l’avantage d’avoir tenu cinq ans. J’ai perdu la bataille et je suis en passe de perdre la guerre.
J’ai publié le livre que j’avais commencé à Rome avec toi.
Tu ne m’as jamais rien dit, sur ce livre dans lequel entre autres je parle de toi et que je t’ai dédié… Était‑il
si nul ? Tu as sorti à la même époque ton livre de correspondances entre Einstein et sa fiancée et je suis restée des heures en arrêt devant une librairie (La fourmi ailée) dans la vitrine
de laquelle nos deux livres étaient exposés l’un à côté de l’autre. Je n’aurais jamais fait tout ce travail sur le viol par inceste si je n’avais pas été avec toi. Tu ne t’en es certainement pas
rendu compte. Tu dormais devant l’écran le soir de la retransmission de l’émission « Médiations » chez Jean. Je sais, je t’ai fait peur. Ou plutôt peur à ta mère… As-tu jaugé,
maintenant l’étendue du travail que nous avons accompli depuis ? Mon livre a quand même aidé beaucoup de femmes et d’hommes aussi, il est recommandé maintenant sur les sites gay. Je
corresponds avec des avocats que j’aide dans leur travail. J’ai arrêté le militantisme rapidement, car je me suis heurtée à une grande quantité de suicides et ma réflexion en la matière était
quotidienne. Il ne suffisait pas d’avoir dévoilé son secret, il fallait accepter qu’il n’eût aucun intérêt pour quiconque et que finalement tout le monde s’en fout. Pour moi, ça allait, mais
d’autres femmes se sont donné la mort, et là, je n’avais personne à qui parler, j’ai tout pris dans la figure. J’ai compris que tu n’en avais plus rien à faire le jour où tu m’as dit avoir craché
le morceau à ta mère. Pourquoi lui avoir donné un bâton supplémentaire pour me battre, tu n’étais donc pas capable de le faire toi-même ? C’est un problème beaucoup trop grave pour le donner
en pâture. Nous n’avons finalement jamais eu d’intimité, elle a sans cesse été au milieu. Cette trahison est tout à fait équivalente au viol et je pense que tu peux comprendre que les hommes ne
sont en aucun cas pour moi dignes de confiance. Remarque bien qu’il y a eu d’autres manques de respect. Ça en fait une liste, n’est-ce pas ?…
Nous parlions, Georg, nous parlions beaucoup. Tu m’as dit au téléphone que tu n’aurais personne à qui parler.
J’espère que tu as trouvé quelqu’un. Hagger m’écoute, mais je n’avance pas. La psy ne me permet pas de parler. Je laisse des heures de silence derrière mes séances. Ton silence m’a coupé le sens
de l’écrit, et ce que tu as écrit dans ta dernière lettre : « Veux-tu vraiment vivre pour l’histoire, pour la nôtre, et pour ce que quelqu’un dira dans cent ans en lisant nos
lettres ? » Il n’y a donc plus eu de lettres. Jamais à quiconque. Nous n’avons jamais échangé de correspondance avec Hagger. Seulement celle du travail. Tu es important pour moi. Tes
lettres auraient été importantes pour moi. Je suis seule dans mon travail. Le bouquin que j’ai sur la planche analyse, tant que faire se peut, les conséquences du viol par mon père. C’est dur,
mais tu fais partie de cette analyse chagrine. Politiquement, les hommes se servent du viol pour asservir les femmes. J’ai été élevée pour être une esclave. Tu en as profité et c’est dur à
avaler. Parce que j’étais consentante et que je croyais que tu allais me donner ma liberté, quand j’ai commencé à la prendre, tu étais bien persuadé qu’il fallait que j’aie mon indépendance
d’avec toi, alors que tu n’avais rien à voir avec mon indépendance que j’ai toujours eue, mais tu avais à voir avec ma prise de conscience. Pour cela je te remercie. Tu m’as poussée à sortir de
mon état de torpeur. Pourquoi as-tu lâché la barque quand elle a commencé à avancer ? ne m’aimais-tu vraiment plus ? qu’ai-je fait d’aussi grave pour être mise à la poubelle de cette
façon ?
Après une première psychanalyse, qui a surtout traité le viol, j’ai décidé d’avoir un enfant. Tu ne
réapparaissais pas, tu refusais tout contact, mon horloge biologique tournant, je devais me décider en pleurant bien sûr. J’ai choisi un père. Un homme sérieux et qui ne me cocufierait pas à tour
de bras. Tu n’as jamais compris cela, mais je n’ai jamais pu piquer un enfant à un bonhomme non consentant. Parfois il m’arrive de penser que mon honnêteté intellectuelle est désuète et ridicule.
J’aurais dû te piquer cet enfant d’autant plus quand je relis les traces de ta méchanceté sur cette question : « …Je n’ai plus peur d’avoir des
enfants. La peur que j’avais n’était pas ta faute, c’était la nôtre. »
Lorsque nous nous sommes rencontrés, j’avais organisé une fête costumée sur le thème des fleurs. Tu n’avais pas
pu y venir, tu faisais ton premier vol pour Boston à partir de Bruxelles par People Express. Franscesco était là. Vous étiez ensemble à l’ihes. Il m’avait demandé de lui trouver un hébergement pour la nuit. Finalement, il avait rencontré une jeune femme et était parti dormir chez elle. Au mois de
juillet, Francesco partageait la maison de Don, à Arlington, avec nous. Pendant que je repassais ma grande robe bleue, il m’avait dit que tu avais de la chance d’avoir une compagne respectueuse
de ta demande d’attente l’année prochaine pour un enfant, car je prenais la pilule. Il m’a dit que la jeune femme, avec qui il avait passé la nuit le soir de ma fête des fleurs, était enceinte et
lui demandait une pension pour l’enfant. J’ai tiré fierté de son opinion. Finalement, c’était surtout faire abstraction de mon désir pour te respecter. J’ai compati à ton angoisse. Une nuit tu
t’es réveillé en rêvant que Gabrielle, que ta mère avait harcelée jusqu’à l’avortement, avait tenté de se suicider. Tu l’as ensuite appelée, tu l’as revue à Berlin dans le bureau de Rudi, pendant
que je t’attendais et qu’elle est sortie en pleurant. J’ai pensé en la voyant que bientôt ce serait mon tour. Tu m’as raconté qu’elle allait bien et qu’elle avait un autre compagnon… Ma sœur et
mon beau-frère ont eu cinq enfants. Ils s’étaient mariés en février 1986. Quinze ans après, un vingt-cinq décembre, il lui a dit au téléphone : « C’est fini, je ne reviendrai
pas. » Il était au Japon. Il a abandonné cinq enfants. Sa fille aînée est petit rat à l’Opéra et a pour moteur de lui montrer qu’elle est la meilleure. Elle est bien partie. Il y aura un
jour où elle se produira à Berlin et où je t’enverrai un billet…
Je fréquente beaucoup l’Opéra. Tu aimes cela et je n’appréciais pas. Encore une chose que j’ai découverte avec
toi. À Nice, lors de notre dernière rencontre, tu t’étais précipité à l’Opéra et je n’en étais pas contente, car nous mangions encore des heures à ne pas être ensemble. Maintenant j’écoute
beaucoup de musique. Clémence, ma fille aînée chante dans le chœur de Notre-Dame de Paris. Autant te dire que nous nageons dans les vocalises. Pour quelqu’un qui n’aimait pas l’Opéra, c’est
Carmen toute la journée. Cette année, j’ai vécu ainsi un moment aussi fort que le jour où John m’a remerciée en public pour la deuxième conférence Einstein. C’était la messe de minuit à
Notre-Dame. Les parents des chanteurs de la maîtrise se placent dans le chœur de la cathédrale, devant le tabernacle. J’ai pu entendre, moi qui suis sourde, Le Messie de Haendel dans le lieu à la
plus belle sonorité qui soit pour cela.
J’ai mis en pratique des choses que nous avions discutées ensemble. Durant plusieurs années, nous avons
fréquenté une École Montessori et j’ai tout lu des écrits de Maria Montessori, elle est, pour moi, plus abordable que Piaget que tu me faisais lire. La façon dont tu m’avais jetée avec les
enfants avait fait de moi une femme persuadée qu’elle était incapable d’élever des enfants. Ce qui est difficile c’est de concilier le boulot et les enfants, mais je le fais plutôt bien.
J’aimerais un jour te montrer cela. Je suis une « Bonne Mère. » Je te souhaite d’avoir des enfants aussi belles et intelligentes que les miennes. Je ne dis pas cela en tant que mère
abusive… L’abus de pouvoir de la mère est pour moi un motif de prudence quotidienne. Je me réfère à ta mère. Ta peur des enfants n’était pas du tout ma faute, mais la tienne et celle de ta mère.
J’en ai fait les frais. Je regretterai toute ma vie de ne pas avoir un enfant de toi. Clémence a déjà un lourd passé à propos : elle sait que tu as existé et que tu es un regret. Je lui ai
transmis sans parler, je le porte en moi. J’aimerais que ce regret ne fasse plus de mal, ni à moi, ni à elle. Comment faire ?
C’est la douleur de l’intime, celui qui ne vient pas forcément de l’intérieur, mais que je veux chercher à
l’extérieur. En faisant le tour de l’extérieur, il n’y a pas ou plus de douleur à l’extérieur sauf à ton endroit. Elle reste cuisante. Je désire de nouveau un échange avec toi. Je souffrirais
moins. Mon désir est infini. Il ne sera jamais rassasié. J’ai dépassé la compréhension humaine à ton endroit. En t’écrivant cela, j’espère m’adresser au philosophe et non point au personnage
public dont l’ego ne s’en trouvera que plus gonflé.
Je suis de nouveau en psychothérapie. Je suis maintenant dans une phase de psychogénéalogie. Un de mes soucis
est de protéger mes filles. Je suis née après un grand amour déchu. Ma mère, en troisième année de médecine, était amoureuse d’Amdad qui l’a plaquée. Mon arrière grand-mère, nantie, n’a pas pu
épouser l’homme qu’elle aimait, il était fauché. Je veux briser la chaîne. Clémence épousera l’homme de ses rêves. Je vais essayer de t’en dire plus long pour que tu voies que tu n’es pas là par
hasard. Mami (que tu connais) qui est donc la mère de ma mère, a épousé l’homme qu’elle aimait, mon grand-père. Sa mère à elle, mon arrière-grand-mère a épousé un homme qu’elle n’aimait pas, mais
le mariage était convenu. Elle a mis au monde le vingt-neuf avril 1904 une petite fille qu’elle a nommée comme elle et qui est morte ce jour-là. Elle était sa fille aînée.
Je suis la fille aînée de ma mère et je suis née un vingt-neuf avril. Je suis prématurée de plus de trois mois,
je devais mourir. Juste avant ma naissance, le jeune médecin berbère avec lequel ma mère s’était fiancée a disparu. (Je ne sais pas la réalité de sa mort). C’était l’indépendance de l’Algérie.
Fin tragique. Le mur de Berlin est tombé l’année où nous avons commencé à nous séparer, mais tu n’es pas mort. On peut certainement ne pas donner une issue tragique à notre histoire comme tu l’as
écrit.
Lorsque j’ai rencontré Hagger, il nous a paru absolument normal de faire notre chemin ensemble, nous avons
l’impression de nous connaître depuis longtemps. Beaucoup croient que je suis berbère et cela ne pose aucun souci. Il n’y a ni tension ni étrangeté dans notre relation.
Ma fille aînée Clémence est née difficilement : le cordon autour du cou, intelligemment elle a tendu la
main pour être tirée à l’extérieur. Heureusement, le corps médical était là. Je ne cessais de penser à toi. Je ne veux pas qu’elle ait un enfant avec un Allemand parce qu’elle vit l’amour raté de
sa mère. Je veux arrêter cette chaîne des amours malheureuses.
Camille
Autres lettres des Interdits ordinaire
20 février 1986
– La première lettre
21 février 1986 – deuxième lettre et Georg parle d'argent
23 février 1986 – Va trouver les
Français où le destin t’appelle
11 mars 1986 – Tu verras, on peut très bien vivre ensemble
ici
12 juin 1986 – Boston, lettre manuscrite de
Camille
Août 1989 – Il n’y a plus de nous dans ce qu’il dit, il
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6 décembre 1990 — "C’était trop
pour moi et c’est toujours trop"
20 février 1990 – Tortionnaire !
28 juillet 1991 — Lettre syndrome d'anniversaire
27 janvier 2006 – je me sens
responsable pour tout ce qui s’est passé !
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