Partager l'article ! 5/ Aimer après l'inceste par Jeanne Cordelier: Page 47 À New York, après la chambre au Berkeley où j'av ...
|
Alors que Rousseau revendiquait l’originalité
de son projet et le caractère unique de sa personne, le sujet de l’autofiction se façonne dans la parole de l’Autre et s’inscrit dans le sillage de ses prédécesseurs. Le sujet, en plus
d’être virtuel, se fait textuel. Il est à l’image du genre qui l’expose : monstrueux et hybride. Il n’est jamais un, il dit la pluralité de ce qui est en nous, il multiplie les
strates, se dévoile dans l’écriture et s’annihile dans la forme fragmentée qu’elle prend. L’autofiction, plus qu’un nouveau genre littéraire, est en fait le moyen qu’a trouvé le sujet
pour se mettre lui-même en question, pour refuser l’idée d’une vérité univoque et revendiquer sa fracture.
Arnaud
Genon
|
Page 47
À New York, après la chambre au Berkeley où j'avais élu domicile en attendant Val, on a bougé chez Ale m, un ami éthiopien qui habitait Harlem. Passer de Park Avenue à la 124e Rue, ça, pour changer, ça change. Tellement que tu ne sors plus, pas sans Alem toujours. Et c'est comme ça qu'un soir, on a eu le privilège de se retrouver dans une boîte de jazz, seuls Blancs, parmi les Noirs. Comme deux notes isolées. Deux notes que la musique a eu tôt fait d'inclure. Alors on s'est laissé porter et ainsi jusqu'à l'aube. Voilà comment il fallait vivre. C'était ça la clef du bonheur. Surtout pas de trousseaux à soi. Pas de porte derrière laquelle on puisse souffler. Toujours haleter.
Dans le deux-pièces de Harlem, depuis la cuisine, j'observais le mouvement des mains de Val au-dessus du clavier de la machine à écrire. À peine si ses doigts effleuraient les touches. Ne jamais les emprisonner. Jamais. Et comment faire, quand on est jalouse d'une machine à écrire ? C'est donc cela qu'on appelle aimer… eh bien il est joli l'amour ! Fallait pas s'y frotter, j'entends. Tiens donc ! Mais si je m'y étais pas frottée, je serais morte. À coup sûr j'aurais attrapé une maladie de peau, qui m'aurait emportée. Puisque nos peaux ne faisaient qu'une. On s'en enveloppait si bien. Des suaires, quels suaires ? C'est vrai qu'à plus d'une occasion, partagée entre le désir de me rendre pieds et poings liés, et celui de me dresser contre ce que je sentais être une atteinte à mon intégrité, il m'est arrivé de hurler à la mort. Val n'a jamais cherché à empêcher ces cris, au lieu, il a tenté de les déchiffrer. Ensemble on découvrait une nouvelle langue, celle du silence enfoui. Un trésor autrement dit.
Autres billets sur Reconstruction de Jeanne Cordelier
1/ Reconstruction de Jeanne Cordelier
2/ Jeanne Cordelier : Le second souffle
3/Préface de Benoîte Groult pour Reconstruction
4/ Reconstruction de Jeanne Cordelier par le Figaro.fr
6/ Comment devient-on après les viols par inceste ?
7/ Famille d’incestueurs par Jeanne Cordelier
8/ La peur de l'abandon après une enfance violée
10/ Le vide, l'abandon
11/ Dissociation
12 / Avec les viols par inceste, les échecs scolaires
13/ La chronique littéraire de Jean-Claude Lebrun : Jeanne Cordelier. L’autobiographie nécessaire
14/ Un corps que je
ne connais pas
15/ "Reconstruction", de Jeanne
Cordelier : la deuxième vie de Jeanne Cordelier par Fabienne Dumontet
Derniers Commentaires