Partager l'article ! 7/ Comment il faudra raconter pour qu'on nous comprenne ? par Jorge Semprun: Page 134 – Tu tombes bien, de toute façon, me dit Yves, maint ...
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Alors que Rousseau revendiquait l’originalité
de son projet et le caractère unique de sa personne, le sujet de l’autofiction se façonne dans la parole de l’Autre et s’inscrit dans le sillage de ses prédécesseurs. Le sujet, en plus
d’être virtuel, se fait textuel. Il est à l’image du genre qui l’expose : monstrueux et hybride. Il n’est jamais un, il dit la pluralité de ce qui est en nous, il multiplie les
strates, se dévoile dans l’écriture et s’annihile dans la forme fragmentée qu’elle prend. L’autofiction, plus qu’un nouveau genre littéraire, est en fait le moyen qu’a trouvé le sujet
pour se mettre lui-même en question, pour refuser l’idée d’une vérité univoque et revendiquer sa fracture.
Arnaud
Genon
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– Tu tombes bien, de toute façon, me dit Yves, maintenant que j'ai rejoint le groupe des futurs rapatriés. Nous étions en train
de nous demander comment il faudra raconter pour qu'on nous comprenne.
Je hoche la tête, c'est une bonne question : une des bonnes questions.
– Ce n'est pas le problème, s'écrie un autre, aussitôt. Le vrai problème n'est pas de raconter, quelles qu'en soient les
difficultés. C'est d'écouter... Voudra-t-on écouter nos histoires, même s'ils sont bien racontées ?
Je ne suis donc pas le seul à me poser cette question. Il faut dire qu'elle s'impose d'elle-même.
Mais ça devient confus. Tout le monde a son mot à dire. Je ne pourrais pas transcrire la conversation comme il faut, en
identifiant les participants.
Ça fait dire quoi, "bien raconter" ? s'indigne quelqu'un. Il faut dire les choses comme elles sont, sans artifices !
C'est une affirmation péremptoire qui semble approuvée par la majorité des futurs rapatriés présents. Les futurs narrateurs
possibles. Alors, je me pointe, pour dire ce qui me paraît une évidence.
– Raconter bien, ça veut dire : de façon à être entendus. On n'y parviendra pas sans un peu d'artifice. Suffisamment d'artifice
pour que ça devienne de l'art !
Mais cette évidence ne semble pas convaincante, à entendre les protestations qu'elle suscite. Sans doute ai-je poussé trop loin
le jeu de mots. Il n'y a guère que Darriet qui m'approuve d'un sourire. Il me connaît mieux que les autres.
J'essaie de préciser ma pensée.
– Écoutez, les gars ! La vérité que nous avons à dire – si tant est que nous en ayons envie, nombreux sont ceux qui ne l'ont
jamais ! – n'est pas aisément crédible... Elle est même inimaginable...
Une voix m'interrompt, pour renchérir.
– Ça fait juste ! dit un type qui boit d'un air sombre, résolument. Tellement peu crédible que moi-même je vais cesser d'y
croire dès que possible !
Il y a des rires nerveux, j'essaie de poursuivre.
– Comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l'imagination de l'inimaginable, si ce n'est en élaborant, en
travaillant la réalité, en la mettant en perspective ? Avec un peu d'artifice, donc ?
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