Jeudi 4 novembre 2004
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N° 2087 – sema
ine du Jeudi 4 novembre 2004
Anne Crignon
Lancée en 1977 par Serge Doubrovsky, l'autofiction, ce mot-valise, est devenue un genre littéraire que récusent la plupart des écrivains à
qui l'on reproche de trop se pencher sur leur nombril. Et pourtant deux essais montrent aujourd'hui que cette littérature du moi est l'une des plus intéressantes d'aujourd'hui. Anne Crignon a enquêté.
Le tour d'un nombril en 80 mots, disent les sceptiques. Un truc à la Montaigne, avancent les autres. Etre soi-même la matière de son livre ? Une fois qu'on a dit ça,
on n'est guère avancé. Autofiction est un mot qui traîne. Par chance, deux essais paraissent pour définir les contours de cet insecte protéiforme. Quelques thèses sont en cours. On a même
rencontré à Concarneau une chercheuse penchée sur Claire Castillon, célèbre depuis qu'elle a rassemblé dans une autofiction intitulée « la Reine Claude » les débris de son cœur saccagé par
PPDA. Faudra-t-il déclarer l'autofiction espèce protégée ? Car la notion est malmenée, à commencer par les éditeurs. Même chez Stock, gros pourvoyeur du genre avec les œuvres complètes de
Christine Angot et les malheurs trois fois réimprimés de Justine Lévy, l'affaire est classée sans suite. « Je n'aime pas les genres, c'est de la littérature ou ça n'en est
pas, dit le directeur, Jean-Marc Roberts. Parler d'autofiction, c'est comme dire roman policier ou roman érotique, ça n'a pas d'intérêt. » Chez Grasset, on sèche un peu. « Euh
c'est un genre hybride indéfini, tente un éditeur. Il accompagne le voyeurisme contemporain, on l'utilise par défaut. »
Une visite dans une librairie des Grands Boulevards parisiens montre que le lecteur flotte, quand il n'est pas exaspéré. « C'est quoi ce truc ? », demande Hélène, qui aime surtout les
polars. « Angot and Co », lui répond un autre lecteur. « L'autofiction, c'est : "Je vais vous raconter ce qui se passe au fond de moi" », dit une passante. « Une espèce de
tarte à la crème, une catégorie à la con avec Angot et tout ça », grogne une gothique au bonnet noir. « L'enfer sur terre, c'est désastreux, c'est "la Vie sexuelle de Catherine M.", mais
on s'en fiche de sa vie », poursuit une apprentie comédienne venue glaner des alexandrins. Quant aux premiers intéressés, tous les écrivains embarqués de force dans cette galère
lexicologique pour avoir trop bien mélangé le vraisemblable et l'invraisemblable, ils regardent avec dégoût la bestiole se poser sur leur œuvre.
Les victimes de cette appellation d'origine mal contrôlée sont nombreuses à Catherine Cusset, Chloé Delaume, Christophe Donner, Guillaume Dustan, Annie Ernaux,
Philippe Labro, Philippe Djian, Richard Morgiève, Camille Laurens, Michel Houellebecq, Paul Nizon, Dominique Rolin, plein d'autres
Certains tentent en vain de s'en débarrasser, à commencer par
Christine Angot devenue malgré elle avec « l'Inceste » ou « Pourquoi le Brésil ? » chef de file de la « fictionnalisation » du moi. « Pourquoi est-ce que tout d'un coup on m'a baptisée ? Je
fais des livres qui sont des romans. La question de l'autofiction ne m'intéresse pas, cette question n'est pas intéressante, c'est tellement magnifique de faire de la littérature, autofiction ou
non. Ce n'est pas la question, la question, c'est de savoir si on comprend ce qu'on vit. » « Christine Angot ne fait pas d'autofiction, elle essaie d'affronter ce qui a lieu
», dit Grégoire Bouillier, auteur l'an dernier d'un premier roman insolemment titré « Rapport sur moi » (Allia), ce qui lui a valu d'être immédiatement convié de force au club. Pour lui,
l'autofiction est un marché, au même titre que la téléréalité. Catalogué lui aussi depuis « Chaos », Marc Weitzmann ferait volontiers la peau à ce cliché désincarné. Serait-ce que les
journalistes distribuent trop vite les cartes d'adhérent ?
« Le mot est très frappant, il est comme un aimant », commente Pierre-Louis Rozynès, ex-chroniqueur au magazine littéraire « Campus» . Dans la presse, l'autofiction
est cette grosse commode bourrée à craquer, en bordel, mais pleine de charme. On y trouve de tout. Du meilleur (Marie Nimier, Charles Juliet) au grand-guignol, quand un auteur autofictionne en
string sur la couverture de son livre. Les journalistes qui ouvrent et ferment les tiroirs ne savent pas toujours de quand date le meuble (« Heu, ça existe depuis quatre, cinq
ans, c'est ça ? », demande un critique), mais ça ne les empêche pas de passer l'encaustique avec amour. Cette rentrée, étant donné que Christine Angot, « pour la première
fois n'a pas fait d'autofiction » "événement national", c'est Philip Roth qu'on pousse dans l'armoire avec « la Bête qui meurt » (Gallimard). Et hop ! Il en fallait un. Roth ne se
formalisera pas car the surfiction fait des siennes aussi dans la presse anglo-saxonne.
L'éditeur le snobe, l'écrivain le récuse, le journaliste le galvaude, le lecteur s'en fout. Fâcheux destin pour un mot qui, en réalité, n'est pas si creux. Car l'autofiction a son histoire. Le
mot a été lancé en 1977 par Serge Doubrovsky. L'écrivain l'invente lorsque les Editions Galilée qui s'apprêtent à publier son récit le plus intime, « Fils » (Folio), lui passent commande
d'un texte pour la quatrième de couverture. « Autobiographie ? Non, c'est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie, et dans un beau style. Fiction
d'événements et de faits strictement réels ; si l'on veut : "autofiction" », écrit-il, fin stratège, pour se démarquer des vieilles autobiographies plan-plan à la papa et surtout mal
écrites. Il n'imagine pas que le Larousse et le Robert se disputeront trente ans plus tard la définition de son néologisme, encore moins que celui-ci embarrassera des écrivains tel le vieux
sparadrap du capitaine Haddock en partance pour Sydney. « Sa fortune prouve que le mot avait besoin d'exister », dit aujourd'hui l'intéressé.
Quoi qu'il en soit, le substantif est lancé. Il infuse pour donner son plein arôme au milieu des années 1980 quand paraissent les confessions dessalées d'Hervé Guibert et que la presse
s'interroge sur un ami qui ne lui a pas sauvé la vie. Puis l'autofiction hiberne et réapparaît en 1997 au front d'une virago qui déboule dans la vie littéraire avec « Sujet Angot » et une force
de frappe stylistique incontestable pour donner du sens à son chaos intérieur. Désormais l'autofiction a trouvé son effigie. Mais l'effigie ne veut pas, non, non, être une effigie, ça n'est pas
la question, effigie jamais, je ne mange pas de ce pain-là, jamais, jamais, jamais. C'est dans ce contexte brouillon que deux défenseurs se présentent, déterminés à rendre à l'autofiction ce qui
lui appartient : de la dignité, un contenu, une filiation. Pris de fascination pour toutes formes de « littératures personnelles », Philippe Gasparini, qui officie comme secrétaire de
mairie à Plan-de-Baix et Suze-sur-Crest (dans la Drôme), a repris des études, poussé l'aventure jusqu'à la thèse, avant de publier au printemps dernier une percutante apologie du genre
intitulée: « Est-il je ? ». Pour lui, l'autofiction est « l'aspect le plus intéressant de la littérature d'aujourd'hui de par sa
spécificité par rapport aux autres littératures étrangères ». Pourquoi tant de haine alors ? « Le problème, c'est le besoin de l'écrivain de parler de lui-même. Ce n'est pas
considéré à première vue comme de la littérature, car parler de soi a été proscrit par la culture pendant longtemps. » Pour lui, l'autofiction pâtit de l'héritage culturel chrétien dans
lequel le moi est une pauvre chose gluante et haïssable. Victime de terrorisme intellectuel ? Oui, tout comme le fut jadis l'autobiographie violemment prise à partie par des auteurs sacrés
: Pascal moquant les « Essais » & « Le sot projet de Montaigne » ; Valéry dédaignant ce pauvre Stendhal à propos de la « Vie de Henry Brulard ». Vincent Colonna est
d'accord. L'auteur de « Ma vie transformiste » qui, dans « Autofiction & autres mythomanies littéraires » apparaît comme l'avocat surdoué de ce néologisme ajoute : «Flaubert comme Proust
ont répété que parler de soi, c'est la facilité. Selon eux, on est emporté par la complaisance, le plaisir de disserter sur soi-même ; au niveau stylistique, comme artistique, on ne se maîtrise
plus. » Et voici les écrivains coincés pour les siècles des siècles, condamnés à faire semblant de ne pas parler d'eux. « Le terme d'autofiction est devenu péjoratif parce qu'on pense
souvent que c'est un procédé purement narcissique, dit Justine Lévy, héroïne mal assurée de "Rien de grave" (Stock). Or le travail sur soi n'est pas forcément une écoute de soi. Mon je
est un je ouvert, c'est à la fois moi, nous et quelqu'un qui n'existe pas.»
Même le précurseur du «récit de soi-même», comme dit joliment Gasparini, un certain Rousseau eut du mal à faire admettre la nature de ses « Confessions » ;
l'autobiographie ne va en effet apparaître dans le champ littéraire et s'imposer comme genre que dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais en gardant sa dimension taboue et péjorative, qui sera
comme un appel à l'invention d'un nouveau vocable.
D'ailleurs, dès 1950, Claude-Edmonde Magny promeut dans les journaux la notion de « mise en abyme », Philippe Lejeune lance en 1975 celle d'« espace
autobiographique » (Seuil), et Jacques Lecarme en 1997 son pléonastique « récit vrai ». «Les écritures du moi ont toujours été critiquées, poursuit Philippe Gasparini,
mais en plus l'autofiction se permet de mélanger des genres. » Il devenait donc opportun de trier dans tout ça, ce que fait pertinemment Vincent Colonna, offrant à la réflexion de nouveaux
outils. Il faudra désormais compter avec l'autofiction fantastique (c'est Dante descendant en enfer), l'autofiction biographique (le retour à l'enfance de Jules Vallès), l'autofiction spéculaire
(Don Quichotte en quête de son auteur) et l'autofiction intrusive & Balzac interpellant sa lectrice dès les premières pages du « Père Goriot ».
« Jusqu'à présent les tenants d'une esthétique impersonnelle dominaient la vie littéraire et l'Académie, poursuit-il. L'esthétique de Valéry et Flaubert
fait la loi depuis un demi-siècle. » Quelque chose serait en train de craquer qui mène vers la réhabilitation des deux genres. L'autobiographie ou la noble utilisation de l'expérience vécue
comme matériau littéraire. Et l'autofiction, allégée en complexes, qui prend son sens dès lors qu'un écrivain se met en scène, se projette pour se réinventer, s'idéaliser, se diaboliser, «
quitte à se faire aimer ou haïr », précise Serge Doubrovsky. Après avoir observé avec délectation depuis vingt-cinq ans les bonheurs et les infortunes de son mot, l'inventeur enfin
glorifé mûrit un essai intitulé « Autofiction, les points sur les i ».
Anne Crignon
« Est-il je ? Roman autobiographique et autofiction », par Philippe Gasparini, Seuil, 390 p., 26 euros.
« Autofiction & autres mythomanies littéraires », par Vincent Colonna, Tristram, 242 p., 21 euros.
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1/ Les Autres de Christine Angot par Fabrice Pliskin
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Par Anne Crignon
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Publié dans : Presse
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