Premier recueil : Le
passé
Première partie : Le bonheur
Chapitre I : Rencontre
3ème partie:
Révélation du
passsé
Dans la vie de la jeune femme, il n’était pas question de souvenirs et de choses oubliées, ils s’empilaient les uns sur les autres, sauf la première fois qui était vouée à
l’amnésie.
Jumelles magiques : instrument d’optique et les sœurs pour voir double, opposées complices, complémentaires
et incompatibles. Insurrection, révolution – ça va péter ! – il faut que ça pète, renaissance. C’est ce que voulait Claude, tandis que Camille était trop fragile. C’était pourtant Camille
qui avait crée Claude pour la protéger et maintenant, elles étaient deux donc plus fortes que son père, plus fortes que l’autocariste qui l’avait contrainte dans un relais & châteaux, sous
les combles tapissés de toile de Jouy aux petits personnages champêtres, après une harassante journée de travail de guide conférencière.
Il y avait des disputes entre elles deux, des luttes de pouvoir, des reproches et des incompréhensions des
dialogues constants :
« Tais-toi, tu ne sais pas ce qui s’est passé et pourquoi d’ailleurs tu n’en sais rien ? raillait
Claude.
– Je sais, je fuis la responsabilité trop lourde du témoin. Je me colle au plafond et j’observe, mais j’en parle
pas.
– Sauf les jours où tu disparais complètement et que c’est le trou blanc ou noir, et qu’on ne sait même pas ce
qui s’est passé.
– Et toi, alors pourquoi tu te souviens pas ?
– Je peux pas faire les deux, j’ai mal de la tête aux pieds. »
Depuis peu, elle prenait conscience de vouloir séparer les deux personnes qui l’habitaient. La présence de
Camille, et de Claude, même parfois les deux en même temps, la faisaient trop souffrir. Sa vie n’était qu’un combat continuel pour que les deux puissent s’exprimer, subissant l’influence de ces
êtres singuliers que chacun pouvait deviner et que d’aucuns ne voyaient. Elle-même avait vécu plein d’années pour comprendre qu’elles étaient deux, et elle avait appris à scinder distinctement
sa vie pour ne plus faire peur, ni à elle ni aux autres, avec l’énergie issue de la fission spontanée de son moi, qu’elle avait du mal à canaliser. Bon sang ! elle s’était choisi un
compagnon physicien pour l’aider à comprendre ce phénomène. Georg expliquait si bien la fission des particules, cette énergie colossale qui en résultait et pouvait produire la construction ou
la destruction, comme dans sa vie et elle avait investi sur la construction.
Elle voulait sortir de cette culture d’incestée pour entrer dans la culture tout court. Elle ne savait pas
encore qui était la victime de Claude ou Camille. Pour l’instant, elle était vice-présidente de ce corps qu’elle habitait. Installée dans le vice-versa elle était une autre. Quelle serait la
victime ? c'est toujours quelqu'un qui sera l'autre que celle qui est visée ; une sorte de substitut.
Claude dans son utilité restait indispensable. Elle ajustait ses actes et en plus gardait souvent mémoire du
combat ce qui maintenait Camille dans l’impression d’être une horrible féroce. Elle se souvenait de débuts de luttes avec son père avant d’observer du plafond pour se protéger, mais elle
n’assistait jamais au dénouement. Tout était calculé avant d’entrer en action. Elle devait faire face à une autre machine de guerre cent fois plus entrainée qu’elle.
L’ombre gardait la tête tournée vers la gauche : surdité partielle de l’oreille droite ; premier
point d’attaque en lui bouchant l’oreille. Une minute de panique : la sentinelle perdait les aguets. Deux : barricader l’accès à la bouche ; éviter la paralysie des cordes
vocales et le répugnant patin. Le cri faisait peur et donnait espoir. Trois : le coup de genoux dans les parties ; gagner du temps. Quatre : laissez des traces pour le
souvenir ; griffer.
Mais la défaite quand même après un quart d’heure de lutte éreintante. Efficacité martiale : deux secondes
de surprise. Pleine possession des facultés de l’agresseur : décuplée en trois minutes. Éviction de Camille en un quart de tour et pour la vie. Aptitude à recommencer : une
semaine.
Il était très difficile de combler deux personnes identiques à elles-mêmes pourtant si radicalement disjointes
et elle avait une tendance au désespoir dû à l’insatisfaction de l’une ou l’autre. Maintenant qu’elle les connaissait toutes les deux, elle voulait choisir Camille alors qu’elle effacerait
Claude pour vivre une seule histoire sans interférence, pour ne plus avoir peur de favoriser l’une par rapport à l’autre et pour ne plus se trouver devant ses deux personnalités, comme devant
deux enfants constamment jalouses.
Lorsqu’elle répondait à l’appel de l’une, manquant de force pour les satisfaire toutes deux en même temps,
l’autre la plongeait dans une immense mélancolie et elle devenait folle de solitude. Cette solitude s’acoquinait avec la solitude du partenaire qui la prenait pour objet, alors que son corps
volait en mille morceaux et que le temps aussi était morcelé. Le même partenaire pouvait connaître, dans un autre moment, l’autre, pas Camille, mais Claude, sujet conscient de son corps et du
corps de son amant.
Pour évoluer dans un univers quasiment lisse, Camille, la joyeuse, la rigolote, oubliait souvent Claude,
l’étrangère à elle-même et son instinct de survie, mais elle était une proie dépressive sans cesse en faute. L’oubli s’éclipsait pour laisser apparaître les souvenirs, comme une crise, et elle
s’efforçait de s’apaiser afin de ne pas devenir prédatrice en prenant pour proie n’importe quel homme sur lequel elle se serait vengée. Sur la pointe des pieds, elle approchait une confession
masquée, comme celle de Clamence dans La Chute d’Albert Camus, qu’elle avait étudiée en classe de première. Qui est la femme qui saute du pont ?
Avant de mettre au monde des enfants, elle devait trouver une solution. Les enfants lui paraissaient d’une
grande importance dans l’ordre de la transmission. Chargée d’une dette, elle était redevable à ses ancêtres, mais qu’allait-elle transmettre à sa descendance : deux mamans souvent en
désaccord l’une avec l’autre ? Cela paraissait irresponsable, d’autant plus qu’il faudrait leur trouver un père qui ne serait pas forcément l’accord parfait. Fort désir d’enfants qui
feraient partie de sa création et si possible et ne seraient ni douleur ni tragédie. Il y avait des jours où la folle alternance de ses humeurs l’effrayait. Elle se consolait avec le
Petit Catéchisme de Martin Luther. Le premier commandement conclut ainsi : « Je suis l’Éternel ton Dieu, le Dieu fort et
jaloux, qui punit l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération de ceux qui me haïssent, et qui fait miséricorde jusqu’à mille générations ceux qui m’aiment
et qui gardent mes commandements ». Elle voulait se soustraire à la contagion de la haine familiale.
___________________________
Le Petit Cathéchisme de Martin
Luther
Derniers Commentaires