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  • : Autofiction Inceste Résilience
  • : SAUVER NOTRE VIE est une forme de devoir que nous avons chacun à l'égard de nous mêmes. Le travail d'autofiction après les viols par inceste peut-il faire œuvre de Résilience ?
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Retrouvez Auteure anonyme sur Hellocoton
10 juin 2010 4 10 /06 /juin /2010 06:47

  Fractal goutte détouréePremier recueil : Le passé
Première partie :  Le bonheur
Chapitre IV : Une larme trop tard

4ème partie
: Georg, spectateur qui s'endort

M. de Closets : Claude, vous aussi, votre père est tout à fait un notable, puisqu'il est officier, je crois ?…

Claude : Oui, il est officier supérieur, mais à la différence de Nathalie et de Claudine, je n'ai pas attendu toutes ces années pour parler la première fois et quand je suis allée au commissariat de police, il y a eu une écoute de leur part, ils m'ont tout à fait crue, mais ils n'ont rien pu faire, car mon père était officier dans une petite ville de garnison, donc, c'était quelqu'un d’… inattaquable. Savoir quoi faire avec lui ?… La personne à qui j'avais parlé ne pouvait prendre cela en charge, ne voulait pas s’en charger.

François de Closets avait laissé courir un blanc, la tension s’était apaisée, il s’était rapproché de la première rangée. Elle eut l’impression que la salle s’était obscurcie.

M. de Closets : Je vous poserai une question très personnelle : est-ce qu'après un drame comme celui-là de l'enfance… devenue femme, vous n'avez pas une sorte d'animosité vis-à‑vis de tous les hommes ?... Pouvez-vous laisser cette animosité uniquement sur le père ?

Claude : Moi, personnellement, oui… mais je comprends très bien que d'autres ne le puissent pas, parce que c'est… c'est très dur… c'est… En même temps, quand on devient plus âgée, plus mûre, on se rend compte petit à petit qu'on a vécu quelque chose de tout à fait infernal. C'était une véritable terreur. Il fallait quotidiennement écouter quels seraient les emplois du temps de la famille pour éviter d'être là et s’y trouver en même temps que lui. C'est tout un mode de vie, c'est tout un apprentissage de la vie qui est complètement faussé… c'est la peur… la peur au quotidien et toutes, toutes les réactions sont faussées par cela.

Le père qui dit constamment : « Si on divorce, ce sera de ta faute » ; « Si ta mère se suicide, ce sera de ta faute ». Il ne dit pas cela comme ça d'ailleurs ; il dit : « Ta mère va se suicider si tu lui dis ». J'ai donc culpabilisé en me disant : « Si elle se suicide, ce sera de ma faute ». Toute la vie après, toute notre vie, on la mène de cette façon-là… Il ne faut pas parler parce qu'on est coupable et c'est cela plus tard. Mais j'ai beaucoup plus d'espoir que Nathalie qui dit que « C'est très difficile de s'en sortir »… Oui, d'accord… c'est très difficile, mais il y a des possibilités parce que je me sens de moins en moins coupable et que j'arrive de plus en plus à avancer.

M. de Closets : Je vous remercie.

…/…

Mme Thomas : …/… J'ai rencontré des jeunes filles et des jeunes femmes d'une vingtaine d'années qui ont tout connu du malheur. Elles ne peuvent pas être là ce soir parce qu'elles sont à l'hôpital psychiatrique, en prison, dans la prostitution ou complètement droguées et leur issue, c'est « tuer mon père ou me tuer ».

Je crois qu'il faut que vous le sachiez. L'inceste ordinaire, cela mène aussi là… quand le bâillon est trop fort, comme elles l'ont très bien dit, « la culpabilité est telle, la chape de plomb vous tombe dessus et la seule chose qu'on fait à ce moment-là, c'est de presque s'auto‑sacrifier »...

M. de Closets : Et en faisant cela, en se culpabilisant, l'enfant devient le complice de son bourreau et le protège par son silence ?

Mme Thomas : Oui, il le protège, mais je crois que, quand on en est là, c'est qu'il n'y a pas d'autre issue… et même ces jeunes filles-là, je dois dire qu'elles ne sont toujours pas en état de pouvoir porter plainte, elles sont dans une espèce de spirale du malheur...

…/…

M. de Closets : Simone Chalon, vous avez vu beaucoup de femmes qui ont connu cela et qui abordent leur vie de femme après avoir connu ces horreurs dans leur enfance. Comment abordent-elles cette vie de femme et notamment, la maternité ?

Mme Chalon : Très mal… Très mal… je reçois, chaque année, de nombreuses femmes qui, attendant un premier enfant, ne sont pas du tout capables de l'assumer. Je pense que, dans leur esprit et dans leur corps, il reste une petite graine de ce monstre qu'elles auraient pu fabriquer avec leur père et ce premier enfant est complètement rejeté. Celles, qui ont le courage de le faire adopter et de le dire, en parlent quelquefois longuement après s'être tues pendant des années et, hélas, très souvent, elles ont pris le premier homme qu'elles ont rencontré, avec lequel elles ont cru trouver un peu de tendresse et, là encore, elles ont été rejetées et c'est un véritable gâchis.

 

Claude voulait intervenir à la suite d’un reportage dans lequel un père, en ombre chinoise, mélange, dans son discours, sa mère, sa femme et ses filles. Il passe des larmes à l’expression lucide d’un agresseur qui parle de technique de dépucelage, sans pleurer, très froidement. Ils parlaient de « ses femmes »… comme le faisait le père de Claude.

 

Claude : J'aimerais vraiment intervenir parce que je constate que ce Monsieur étant en thérapie demande pardon, mais il demande pardon de quelle façon ?… Il n'arrête pas de larmoyer mais quand il parle de ses filles et de ce qu’il leur a fait faire, là, il est très sûr de lui. Je suis à peu près sûre que tous ces pères sont toujours très sûrs d'eux et je ne crois pas du tout à leur repentir… je pense, que, pour ma part, je ne porterai pas plainte en justice, mais que par le fait de parler, ici, à la télévision, j'espère… que de nombreuses personnes de son entourage seront capables maintenant de lui dire et de dire à tous les autres pères : « on t'a vu ! ». De cette façon, ils se culpabiliseront et ils vivront le reste de leur vie ce que, nous, nous avons vécu parce que je me rends compte d'une chose : ils ne réalisent pas du tout ce qu’ils ont fait.

…/…

Monsieur le ministre Claude Evin : Sur le droit de l'enfant, et à partir de cela je crois que nous pourrons, en effet, procéder à un certain nombre de réformes.

Mais, au-delà, tout ce que vous avez dit dans ce que vous avez vécu, tout ce qu'ont dit les personnes qui animent des associations, c'est qu'en fait c'est cette chape de plomb qu'il faut briser. Et que, cela, ça nous concerne tous. Et je crois que c'est le premier message qu'il faudrait dire, ici, ce soir, aux téléspectateurs : le fait d'en parler, le fait d'avoir fait cette émission est déjà une première chose. On n'aurait sans doute pas imaginé une émission comme cela il y a un an. On vient de voir un film, ce film a été présenté pour la première fois, à (sur = correction d’auteur) l'initiative de Madame Dorlac, le dix-neuf septembre dernier, c'était la première Journée nationale de sensibilisation et de formation.

 


Vers dix heures du matin, elle était allée cueillir Georg à Roissy. Leur journée fut agréable, à travailler ensemble et à se retrouver. Dans leur entourage, seul Jean French avait la télévision et les avait invités pour voir la diffusion de l’émission. Au milieu des coussins, dans un coin confortable de l’appartement, il avait préparé des plateaux-repas. En première partie de soirée, était programmée une émission sur l’Allemagne nazie, si bien que rien n’avait été échangé au sujet du travail préparatoire de Claude pour l’émission. Elle était contente de pouvoir établir ce lien entre le génocide juif et le libéricide du viol paternel. Un truc dont elle parlait avec les copines, mais qu’elle n’aborda pas avec Jean et Georg. On ne mélange pas. Leur meurtre, ceux des parents de Jean, par les grands-parents de Georg était sans conteste le seul possible, l’autre n’étant pas digne de comparaison. Il y avait bien un genre, le féminin, qu’on tuait par les petites filles. Claude pensait pourtant à ce moment, que Jean, après des années d’analyse, pouvait la comprendre et intercéder auprès de Georg. Elle disséquait une phrase d’Hannah Arendt : « un crime non contre la vie mais contre la mort parce qu’il rend le deuil impossible. Il n’y a ni aveu, ni trace, ni témoin mais seulement une dénégation, une masse de secret, une opacité sans nom. »

Il était vingt-deux heures trente et une larme trop tard pour Georg. Lorsque Claude apparut à l’écran, il ronflait en s’affalant progressivement sur la moquette.

 

 

Claude put lancer un regard triste à Jean resté attentif et ne dirait rien sur l’émission. Sûrement que ça n’avait aucune gravité, mais elle perdait courage et la notion de ce qui était important ou non. C’était son petit problème de rien du tout. Plus qu’une déception, si bien qu’elle restait là, assise, bien droite. L’attitude de Georg marquait son refus d’écouter, comme un jugement de non-lieu. Ne rien dire… ne rien laisser paraître, garder son cri, comme une note qui corne, cette note coincée pour les organistes, cette note intemporelle, inachevée. Sa prise de parole restait plutôt insignifiante, trop inconvenante pour qu’il l’écoute. Alors qu’elle lui avait lancé, à travers l’émission, toutes sortes de perches afin de lui dire qu’elle gardait tout espoir à travers lui et c’était justement ce qu’il ne voulait pas entendre. Claude, elle, comprenait que la fille que Georg connaissait n’existait plus.


Elle croyait que confier son énorme fardeau allait l’en libérer. Elle avait espéré sa compassion, mais en fait, il était retourné à lui-même et à ce qu’il pouvait bien faire avec une compagne si chargée de complication. Il était gêné mais n’avait rien trouvé d’horrible dans ce passé qui n’était pas le sien. Georg restait ambivalent et elle le voyait se perdre sur son nuage plus souvent, comme pour se placer hors d’atteinte. Pour le coup, lui ne l’entendait plus. Ressentait-il le dévoilement comme un partage qu’elle lui imposait alors qu’il manquait de solidité pour cela ? Georg voulait leur amour pour lui tandis qu’elle s’était perdue et sombrait dans son amour pour lui. Elle avait largué son secret. Cela lui apportait une grande peur d’elle-même. Elle s’effaçait. Georg était le seul à exister. Ils avaient une impression d’étouffement qu’ils éprouvaient l’un et l’autre. Elle s’éloignait de Georg et le faisait s’éloigner. Tiendraient-ils la promesse des débuts ?


Le lendemain de l’émission, Claude avait endossé le rôle de la victime solide devant six millions de spectateurs, mais elle savait que Georg, son tuteur de résilience, terme qui commençait à devenir à la mode, s’était défilé et qu’elle devait faire avec les six millions et sans le tuteur. Elle prenait conscience de la trace plus menteuse. Elle n’était pas encore en mesure de vivre avec l’existence du viol, même si elle affirmait le contraire, mais elle ne serait plus obligée d’oublier. Cette émission avait eu lieu, elle était transcrite : Claude n’était plus une affabulatrice.

 

Pour la première fois, la Fondation pour l’enfance a décidé de couronner un média pour sa contribution à la cause de l’enfance en récompensant tf1, pour « Médiations », l’émission de François de Closets, comme projet innovant.

Le père de Claudine avait porté plainte pour diffamation contre sa fille et l’instigateur de l’émission. Les minutes de l’audience furent un régal.

 

 

« Il convient de ne pas perdre de vue que le législateur de 1944, en modifiant la loi sur la liberté de la presse, a entendu dresser pour les faits qui remontent à plus de dix années un mur de silence, sinon de 1'oubli. On pourrait même évoquer un rempart infranchissable.

Cette sorte d'immunité n'est pas forcément à 1'avantage du plaignant, qui aurait finalement tout intérêt à ce que l'exceptio veritatis fût autorisée, dès lors que cette démonstration de la vérité pourrait échouer.

Le mur du silence peut, en effet, engendrer un doute qui profitera exclusivement au prévenu de diffamation, lequel passera pour une victime. »

…/…

« Sur la recherche des sanctions :

Le Droit applicable est totalement inadapté puisqu’il impose un mur de silence à toutes les femmes qui ont tardé à révéler qu'elles avaient été victimes de pratiques incestueuses au cours de leur enfance ou de leur adolescence, et dont bien peu sont des « affabulatrices » par le fait même que celle qui affabule est au contraire toujours pressée de le faire.

C'est dire si une réforme législative en la matière est plus que souhaitable, car il n'est pas choquant que ces crimes contre l'enfance échappent à la prescription décennale.

Dans le cas d'espèce, nul ne saura jamais la vérité puisque respect est dû à la loi. D'un strict point de vue éthique, ce barrage érigé pour cacher la vérité est foncièrement malsain.

C'est pourquoi le Tribunal, pour respecter la loi, prononcera à l'encontre des deux prévenus la peine minimale prévue par le Code pénal à savoir celle de trente francs d'amende avec sursis. »

 

Le tabou était levé. Claude n’avait plus besoin de s’exposer plus avant et refusait d’en tirer gloire ou d’en faire son fonds de commerce. Par cette intervention, elle avait ouvert des yeux : ceux des téléspectateurs et les grands yeux verts de son enfance qui voyaient tout.

Une amie de longue date et proche de sa grand-mère téléphona à cette dernière le lendemain de la retransmission parce qu’elle avait reconnu les grands yeux et la voix de Claude. Histoire intemporelle. Claude était enfant lors de leur dernière rencontre ; la dame avait reconnu cette voix, un peu cassée, qui avait bercé Georg et dont il se moquait éperdument. Il n’entendait pas cette voix brisée devant l’horreur de la première fois, que la deuxième a confirmée, alors qu’avec la troisième elle était entrée dans l’habitude.

Elle aurait voulu dire à Georg : « C’est parce que c’est grâce à toi que j’ai arrêté d’avoir peur de lui, alors je n’étais plus seule au monde. » Esquiver la sensibilité, le courage, ou la colère… seule Claude se débrouillait avec ses émotions. Montait en elle un ressentiment qu’il fallait étouffer pour oublier qu’elle avait menti à François de Closets lorsqu’il l’avait questionnée :

« Pouvez-vous laisser cette animosité uniquement sur le père ?

– Moi, personnellement, oui… »

À la suite du procès, au matin du quatorze juillet 1989 – 1789 pour le journal Libération – la presse titrait sur la condamnation de Claudine et de François de Closets et Libé – bleu blanc et rouge, « la promulgation de la nouvelle loi sur l’enfance maltraitée dont une disposition recule le délai de prescription en cas de viol d’enfant, dix ans après la majorité de la victime. »

 

Autres billets sur l'émission "Médiations" du 27 mars 1989

Une émission sur les abus sexuels par Richard Michel : "Médiations" le 27 mars 1989


Autres billets écrits par E.T. Interdits ordinaires

Premier recueil – le passé

Premier recueil –
Seconde partie : Cours après moi
La plainte pour un viol par inceste
 Chapitre IV : Une larme trop tard
4ème partie : Georg, spectateur qui s'endort
 
Emission Médiations du 27 mars 1989
 Elle savait que son tuteur de résilience s’était défilé

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