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  • : Autofiction Inceste Résilience
  • : SAUVER NOTRE VIE est une forme de devoir que nous avons chacun à l'égard de nous mêmes. Le travail d'autofiction après les viols par inceste peut-il faire œuvre de Résilience ?
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8 janvier 2010 5 08 /01 /janvier /2010 08:07
Fractal goutte détouréeSecond recueil
Julien poisson changeant de bocal
Claude aimait beaucoup Julien. Il était tout à la fois : grand, blond, bien bâti, et froid. Son visage conservait un masque lisse, seuls ses yeux étaient expressifs. Le personnage cultivait la neutralité. Ils en avaient parlé de ce visage impassible qui ne manifestait aucune douleur ; fermé. Julien disait que c’était sa meilleure protection : « un homme violé n’en est plus un, mieux vaut ne pas le montrer. » Il avait un ton détaché.

Chez lui, Julien préparait des poissons congelés au four à micro-ondes. Dans les assiettes translucides, glissant sur la table en verre, chacun tâtait si son poisson était assez cuit et on les renfournait s’ils étaient encore gelés. Julien confiait ses mauvais souvenirs et concluait : « Les traumas ne se voient pas et on peut les garder, ce sont nos blessures avec effraction. On est pas obligé de dire que c’est trop dur et qu’on y arrive pas. Tu t’illusionnes si tu crois qu’on va nous aider. Je reste dans le low profile et l’idée de n’emmerder personne. »
 
Julien se voulait tendre, mais ses bras étaient comme des bâtons pliés.

S’échappant de Montréal, ville trop petite selon lui, il s’était installé dans une France qui lui offrait un air plus respirable et il finissait ses études à Paris. Après son doctorat, il avait été engagé par un grand centre de recherches en informatique. Il travaillait beaucoup et luttait pour rester sociable.

Au cours de cette année traversée avec Claude, à se dépêtrer de souvenirs de torture, il lui reprochait d’avoir gelé ses propres souvenirs. Il se sentait incapable d’en faire autant. Elle répondait : Tu es ton propre geôlier. Il insistait sur le fait qu’elle ne s’impliquait qu’à moitié et ne disait jamais ni je ni moi. Elle rétorquait qu’elle n’avait pas beaucoup d’importance et voulait s’occuper de lui mais Julien ne voulait plus parler et ne voulait plus savoir.

A chaque rencontre, il faisait écouter à son amie sa dernière composition à la guitare. Claude était coincée sur un étroit canapé crème, dans un studio, aux murs blancs, où trainaient des câbles, des raccords aux amplificateurs noirs : ses liens avec son enfant intérieur hurleur et violent. Il fermait les yeux et elle avait du mal à écouter les sons métalliques et grinçants.

Autant pour l’histoire de Julien que celle d’Ana, autant pour eux surtout, Claude pleurait dans son corps lorsqu’elle y pensait en acceptant qu’elle ne leur avait été d’aucune aide et ne le serait jamais. Comme la réalité était inabordable, la souffrance était trop vaste et n’avait pas de sens, autant ne pas en parler. De plus, ses deux amis n’avaient plus d’espoir. On pensait bien qu’il fallait témoigner pour que cela n’arrive plus parce que c’est inimaginable. Cependant, le plus souvent désespérés, on sentait que la lutte était vaine. Dans ces circonstances, même la mort du criminel n’arrangerait rien et serait même pire, car ce dernier est la seule preuve de ce qui est arrivé. Après tout, une preuve pour quoi faire ? sans issue donc sans besoin de preuve. Il y avait Dieu. Il y avait le temps qui passait. Il n’y avait plus de suicide non plus, sans résignation. Il y avait un mur bruyant de silence.

Le téléphone sonnait à chaque fois qu’elle était là, lui donnant à croire que la mère de Julien appelait souvent. Un jour, cette mère fut là. Un froid mordant, un mauvais remake d’une scène avec la mère de Georg. Une femme tirée à quatre épingles, piquée sur sa chaise, sans aucun doute détestable, complice des viols et que son fils inondait pourtant de sa compassion. Julien donnait l’impression de vivre entre des parois transparentes.

Lors d’une promenade dans la rue ils étaient restés pantois devant cet homme tellement doué pour donner aux passants le sentiment qu’il était prisonnier d’une cage de verre avec ses mains à plat qui tâtaient l’air l’une au-dessus de l’autre ou à côté, mais exactement à côté, ni devant, ni derrière et qui matérialisaient cette séparation. Julien et Claude étaient comme ces pantins dans leur geôle en judas optique. Une impression de nécessité flottait avec eux plantés là comme deux marionnettes et leurs visages figés pour être spectateur de leur propre impuissance.

Après les repas pris en ville ils rentraient chez elle. Ils écoutaient de la musique classique pour s’allonger en prenant du temps sur un rai de soleil, sur les draps blancs ornés d’une broderie anglaise et laisser Claude le caresser. Julien portait un tee-shirt blanc, un short blanc, les « trucs class de cher Armani » ne pas se dévêtir… et elle gardait ses popelines de coton blanc mauve et vert. Comme elle tirait le fil de son échevette de coton à broder pour en rassembler ensuite les six brins en les nouant, elle tissait entre eux son visage, son cou, ses épaules, ses membres qui semblaient épars et quand il l’a touchée, elle eut l’impression d’éprouver comme lui une caresse insensible. Sa mémoire du corps ne se mélangeait pas à celle de Julien, attraction passée, répulsion présente, les fibres longues peignées et gazées ne peluchaient pas, elles ne pouvaient former qu’un coton retors mat sans dérouler l’échevette.

L’effroi les tenait éloignés l’un de l’autre. Leur approche du sexe mortel les laissait tétanisés. Tous deux jouaient avec la mort. Une nuit, dormant ou plutôt tentant de dormir côte à côte, Julien délirait de fièvre. Au matin, Claude avait appelé sos médecins. Elle avait « les chocottes ». Dans la pièce contiguë à la chambre, le médecin lui posait des questions dans une tentative de compréhension.
« Que s’est-il passé ?
– Justement, rien !
– On dirait qu’il revient d’un pays tropical avec une bonne insolation…
– Ce n’est pas le cas.
– Laissez-le se reposer. »
Avec cette certitude de savoir que la dérive entraînerait l’irréparable, ou vice-versa, Julien préférait fuir dans le travail avec sa guitare pour compagne et pas Claude trop impuissante pour l’aider, trop terrifiée pour être rassérénante. Meurtris en touchant à l’incommensurable étendue des dégâts, les blessés « pognaient les quételles », comme disait Julien.

Après son départ pour Silicon Valley, où l’attendait un autre poste dans une autre grande entreprise informatique, encore plus prestigieuse que la précédente, Julien avait envoyé une carte de vœux avec le dessin d’un super pingouin sur une banquise.
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