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Jeudi 21 août 1997 4 21 /08 /Août /1997 12:39
N° 1711 – seLogo Nouvel Obs.commaine du jeudi 21 août 1997
Un roman de Christine Angot
La misère du sexe
«Les Autres», par Christine Angot, Fayard, 170p., 85F.
Dans son nouveau roman, l'auteur d'« Interview » recueille les pathétiques « histoires de cul » des gens.


La misère du sexe
« Ecrire un roman, peut-être à la troisième personne. Pour reléguer à la périphérie mon problème, jusqu'à présent central, d'inceste, me disent-ils. Merci, je note. » A l'origine des « Autres », il y a un désir que Christine Angot sait illusoire : le désir de « changer de chanson », d'en finir une fois pour toutes avec le filon de l'inceste, cette blessure que la romancière a subie à l'âge de 13ans, et dont elle mettait en scène l'aveu sous une forme à la fois cruelle et parodique dans «I nterview », son précédent roman. Car, pour Angot, l'inceste est sans doute plus que l'inceste, c'est aussi la métaphore du tas de petits secrets dont raffole notre époque, de l'incontinence autobiographique, du « bas les masques ! » généralisé ; c'est le triomphe de l'info, du témoignage, du « vécu » à la haine de la fiction, du mystère, de la littérature.
Alors voilà. Angot a écrit « les Autres » contre Sainte-Beuve et contre Mireille Dumas. Comme Proust, elle se dit qu'« un livre est le produit d'un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices ». Christine Angot travaille donc à se délaisser ; elle se change en bonne fille proche des gens pour accoucher et recueillir leurs impressions sexuelles. Maussade, pin-ce-sans-rire, desperada, la narratrice des « Autres » anime un atelier d'écriture ; elle prend en note (« Ça m'épuise, je vous assure ») les histoires de « coups foireux, inaboutis, enfin ceux qui restent comme des questions dans la tête ». En chemin elle retrouve ce qu'elle fuyait : l'inceste, c'est-à-dire elle-même. Elle le retrouve sous une forme symbolique, non violente, chez ces « sex addicts » du téléphone rose qui se plaisent à jouer au père et à la fille avec leur interlocutrice tarifée; ou chez cet homme qui se souvient que « la première fois qu'il a joui en se caressant c'était avec un bas de sa mère ».
Dans cette rhapsodie grognonne et autofictive, l'écriture semble mimer tour à tour l'abrupte syntaxe du Minitel et de l'état civil. Les « histoires de cul » se succèdent, avec une fascination monotone;  il(s), elle(s), les troisièmes personnes se confondent artistement. Angot cite un conte oriental érotique, et tout se passe comme si son livre grouillait de mille milliards de petites Schéhérazade avec Montpellier dans le rôle de Bagdad. On songe aussi à une parodie littéraire de « la Misère du monde », du sociologue Pierre Bourdieu. Ces récits sont tragique :
« Il est mort du sida, il avait un Perfecto, il a voulu qu'on l'incinère avec »; ou sordido-burlesques, comme celui de cette créature pareille à la comédienne Lolo Ferrari et qui veut devenir « première poitrine d'Europe » ou celui de ce danseur algérien : « Quand tout ça a été fini, je me suis essuyé, ça m'a fait mal au derrière. J'ai remarqué qu'un bout de l'intestin était sorti. J'ai voulu me le renfoncer dans le derrière ; je croyais qu'il rentrerait, mais il n'est pas rentré. Je pleurais. » Allégorie d'un dedans qui passe dehors. Dérision de l'intériorité. Confession à la fois obscène et antiérotique, dont le réalisme presque endoscopique semble marquer le néant de toute confession : quand on a tout dit, on n'a encore rien dit. »

Cet ineffable, le livre le confie à un enfant, c'est-à-dire, étymologiquement, à « celui qui ne parle pas ». La petite fille de la narratrice se prénomme Léonore (comme celle de l'auteur, la dédicataire des « Autres »). C'est le silence lumineux de ce petit sphinx obtus qui clôt le roman : « Quand on lui demande "Qu'est-ce que tu as fait de ta journée?", elle dit "J'ai oublié. " Mais, à la cantine, qu'est-ce tu as mangé ? " J'ai oublié, et j'ai pas envie de te dire". »

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