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  • : Autofiction Inceste Résilience
  • : SAUVER NOTRE VIE est une forme de devoir que nous avons chacun à l'égard de nous mêmes. Le travail d'autofiction après les viols par inceste peut-il faire œuvre de Résilience ?
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Retrouvez Auteure anonyme sur Hellocoton
31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 05:59

  Fractal goutte détouréePremier recueil : Le passé
Première partie :  Le bonheur
Chapitre IV : Une larme trop tard

4ème partie
: Georg, spectateur qui s'endort


François de Closets, journaliste de la première chaîne de télévision française, lors de son émission « Médiations », du vingt-sept mars 1989, avait choisi pour thème le viol par inceste.


Il avait rappelé que « Chaque année, en France, quelques enfants sont assassinés. On en parle beaucoup. Des milliers d'enfants sont battus, victimes de mauvais traitements, on en parle un peu. Et des milliers d'enfants sont victimes, eux, d'abus sexuels et on n'en parle pratiquement pas. »


Il avait ajouté : « Ce soir, à « Médiations », avec Richard Michel et Jean-Marie Perthuis, nous nous sommes associés à notre confrère, Le Nouvel Observateur, pour venir au secours de ces victimes les plus faibles de toutes.


Dans le numéro de cette semaine du Nouvel Observateur*, vous pouvez lire le dossier en prolongement de cette émission avec des témoignages, avec des réflexions, des propositions sur ce que l'on peut et doit faire pour mieux protéger les droits des enfants.


Mais, nous, ce soir, à « Médiations », nous ne parlerons que des abus sexuels, de l'inceste, des viols, des outrages à la pudeur commis sur des enfants qui sont innombrables et généralement impunis. »

Le ministre de la Solidarité, de la Santé et de la Protection sociale, était présent et a suivi cette émission depuis la régie avant de rejoindre les intervenants sur le plateau pour le débat.


Dans leur prospection pour monter l’émission, les journalistes avaient demandé au Collectif contre le viol si des femmes voulaient témoigner à visage découvert, ce qui ne s’était jamais fait. Les émissions témoignages n’existaient pas encore.


Claude avait rejoint le collectif à la suite de son appel au numéro vert, relevé dans la presse et destiné aux victimes de viol par inceste. Elle voyait là un moyen d’avancer sur son problème. Elle participait, une fois par semaine à un groupe de parole, elle faisait resurgir son passé. Pas trop, juste pour apporter sa contribution afin d’éviter le soupçon d’usurpation.  Elle s’y sentait spectatrice. Elle ne se souvenait de rien, en tous les cas pas des actes qui n’étaient pas les plus importants. Ils appartenaient au passé et son père n’était pas violent. Elle se sentait toujours traquée, et dans le groupe aussi, elle était traquée. Tout ce qu’elle disait était excessif.


Elles étaient deux à ne rien dire. Elles se regardaient, elles savaient que ce n’était pas encore le moment. Et les autres leur en voulaient et les disaient snobs. C’était de leur faute, si elles n’avaient pas le même vécu et qu’elles ne pouvaient pas réagir comme les autres. Elles n’étaient pas négatives, elles étaient bien élevées. Claude restait campée sur sa position : les viols avaient duré quinze ans et c’était plus grave que quelques fois sur un court laps de temps. Elle s’en sortait grâce à la force que lui avait donnée sa mère, même si elle était tacitement complice. Lui n’était pas fou. Claude était coupable de n’avoir pas trouvé le moyen de les tirer de là plus tôt. Pas encore de souffrance, juste de la stupeur. Se rendant compte qu’elles étaient très nombreuses à avoir subi cette horreur, Claude, efficace, participait à la préparation de l’émission.

 

Pour la première réunion, le mercredi vingt-deux février, il y avait là au moins deux journalistes cherchant à comprendre : Jean-Marie et Richard ainsi que certaines intervenantes du Collectif dont Marianne, psychologue ; Françoise, conseillère conjugale du Planning familial ; Claudine et Claude, écoutantes au téléphone. Elles s’étaient installées sur des chaises recouvertes de moleskine, tandis que les hommes s’asseyaient sur un bureau ou sur un autre dans un ballet un peu instable et informel. « Nous autorisez-vous à enregistrer l’entretien ? » Cette question récurrente pour chaque préparation était amenée du bout des lèvres. La transcription restait un instrument de travail. Claude en relisant ces dialogues constatait combien les lieux communs étaient nombreux et comme la bataille fut âpre pour les démolir. Les militantes devaient convaincre les journalistes qui passaient de réunions en réunions avec d’autres associations, aussi bien que des personnalités s’étant investies depuis le mois de septembre dans la campagne ministérielle.


En première partie d’entretien, elles avaient présenté leur association et le sens de leurs écoutes téléphoniques :

Jean-Marie : Par rapport à quels chiffres ? quel nombre d'appels ? trente à quarante pour cent sont des appels incestueux…

Marianne : Sur les appels pour Viols, trente à quarante pour cent concernent des enfants ou des adolescents.

Richard : Bon ! d'accord, combien d'appels Viol par mois ou par année ?

Claude : Ça, ça dépend des émissions de télé. Si vous passez notre numéro, le lendemain on a quatre lignes occupées à plein temps.

Marianne : On ne peut faire qu'une moyenne.

Jean-Marie : Tant que le numéro vert ne sera pas très connu, en numéro national… C'est Viol Femmes Information, c'est-à‑dire qu'il n'y a pas la notion d'enfant...

Marianne : Écoutez, quand un journal comme Maxi, qui est un journal extrêmement lu par les enfants, publie notre numéro, la fréquence monte.

Claude : Pour un enfant qui vit ça quotidiennement, c'est donc un problème quotidien. Quand il y a un numéro qui passe dans un journal, n'importe où, le fait de l'avoir vu, puisqu’il s'agit du Viol, il s'agit d'information. Ce sont des femmes qui vont pouvoir l'écouter, parce que l'agresseur est quand même un homme. Ils essayent donc, et ils ne commencent pas par dire : « Mon père me viole », ils commencent par demander : oui… la contraception… j'ai une copine… j'aimerais bien… enfin des histoires parfois qui ne tiennent pas du tout debout. Mais il faut les faire parler pour trouver ce qu'il y a dessous.

 

Claudine et Claude avaient été retenues pour apporter leur témoignage au cours de l’émission et elles la préparaient séparément puis ensemble avec les « copines » du Collectif. Qui accompagnerait ? Que dire ? Que fallait-il taire ?


Un mot revenait sur toutes les lèvres : courage. Elle répondait que comme Antigone, elle ne serait certainement pas courageuse éternellement. Courage n’était pas le bon terme, plutôt sens du devoir alors qu’elle était convaincue que sa famille garderait le silence parce que l’armée, la « grande muette », avait appris à son père que pour demeurer inconnu, il était préférable de rester dans l’anonymat qui protège et permet toutes les exactions.


En prenant la parole, elle ne savait pas comment faire pour éviter de dire le contraire de ce qu’elle avait en elle. Le mieux, était encore de se taire. Au moins, elle ne dirait pas le contraire de ce qu’elle pensait. Elle luttait contre les quinze années durant lesquelles se taire et refuser de participer au mensonge familial, avait été la meilleure façon de s’exprimer.


Que risquait-elle ? Le danger lui paraissait plutôt moral. Avait-elle le droit de parler, de dévoiler l’insupportable de médiocrité ? Claude avait l’avantage d’avoir été élevée dans une famille juste assez cultivée pour comprendre qu’il y avait des conséquences aux accusations sincères de Claude, et assez peu influente pour ne pas avoir à la faire enfermer pour préserver des intérêts à défendre. La plupart, dans sa famille n’avaient pas nié les faits et les implications. Le silence servait de refuge à chacun. Lorsqu’on lisait un livre sur le sujet, on l’interprétait à l’avantage de la pensée familiale, ce qui verrouillait la pensée de Claude. Impensable de traiter publiquement Claude de folle qui risquait moins que les autres. Chez les notables, lorsqu’une fille accusait son père, on la mettait sous tutelle. Claude ne risquait pas grand-chose. Sa famille était contre l’internement, elle l’avait déjà montré avec la schizophrénie de sa tante. Sa famille avait déjà refusé l’internement.


À ce point de son engagement, elle ne pouvait plus rester dans cette sorte d’omertà ; c’était servir les violeurs. Elle voulait mettre fin à cette façon de dire sans dire avec un interdit qui laissait donner des leçons de probité à la terre entière, sans s’impliquer.


Tout en gardant l’humilité pour seul orgueil, elle prenait note des attitudes qu’elle ne voulait pas adopter. Elle observait les incestées dont le père était passé en jugement et qui avait tendance à crier vengeance ; les manipulatrices qui avaient bien assimilé le système d’emprise et qui le reproduisait en toute bonne foi, en faisant du viol par inceste leur fonds de commerce et les fracassées qui essayaient de ne plus être manipulables. Son devoir restait de se dépêtrer avec les faiblesses dans le respect de tout un chacun.


Le fait que le père de Claude fut officier supérieur faisait peur aux journalistes, comme si en exerçant une autorité par les armes il devait être plus méchant que les autres. Claude, restait persuadée qu’il avait plus de facultés à exercer son autorité et jouer de la permissivité de la société. Il n’était ni plus féroce, ni plus calculateur, mais pleutre. Claude soutenait que le système du viol par inceste, d’où qu’il vienne, restait intéressant à étudier pour qu’il cesse de se reproduire. Une méthode totalitaire universelle dans laquelle chacun pouvait se trouver impliqué. Un procédé par lequel les bourreaux s’assurent de la complicité de leur victime et de leur entourage par leur silence, non par mesure de commodité, mais par idéologie dominatrice. Une domination accessible aux plus ou moins influents dans notre société.


Claude avait subi le dernier viol paternel à l’âge de vingt-quatre ans, alors qu’elle en avait vingt-huit lors de l’émission. Il était donc possible de poursuivre dans la dénonciation du crime, mais jusqu’à vingt-quatre ans ? Le viol n’était pas explicable, comme s’il avait dû prendre fin à dix-huit ans, pour sa majorité. Elle seule parlait d’emprise et on lui faisait comprendre qu’elle divaguait. De toutes parts, on ne cessait de lui répéter que le public n’était pas prêt à entendre ses quinze ans de terreur, elle ne pouvait que passer pour menteuse.


Tant les journalistes que le collectif avaient imposé à Claude d’éluder cette question de la prescription. Les avocates avec lesquelles travaillait le collectif n’avaient pas envie pour l’instant de s’attaquer à cette question trop précoce. Qu’il était lourd à porter cet implicite « tais-toi parce que tu n’as pas le courage de porter plainte. » Pour servir la cause et réclamer vengeance, ce qui n’était pas dans le tempérament de Claude qui soutenait que cette non-prescription la protégeait, car après ses apparitions télévisées, une possible plainte pour diffamation ouvrait sur un procès pour crime dont elle répugnait à être l’instigatrice.

 

Elle n’avait aucune idée d’un procédé pour assembler les preuves indispensables à la justice. Elle devait d'abord prouver qu'il y avait eu viol, c'est-à-dire qu'il y avait eu une pénétration obtenue sous la menace, la contrainte ou la surprise. Comme les abus sexuels avaient duré sur plusieurs années, elle pouvait d'emblée oublier la surprise. Quand à la menace, même quand il y en avait le plus souvent, elle était verbale, donc impossible à prouver. Et dans la mesure ou l'emprise psychologique et affective ne sont pas reconnues comme des contraintes, impossible donc, d'en amener la preuve. Impossible de prouver qu'il y avait eu viol, donc impossible de faire valoir les circonstances aggravantes. Elle répugnait à participer à cette justice pénale qui réagit sur le mode du tout ou rien.

 

On ne savait encore trop rien sur le viol par inceste pour se permettre d’imposer une sanction pour ce crime sans témoin et sans traces. La vindicte populaire était trop empreinte de stéréotypes… et la manipulation des victimes, elle y pensait souvent, même pour la cause et elle se savait aussi trop fragile et manipulable. Et que deviendrait-elle, dans quelle errance autre entrerait-elle une fois que par des condamnations, elle aurait cassé le peu qu’elle avait : sa grand-mère, ses sœurs ? Elle n’aurait plus ni père, ni mère, ni dignité pour garder un semblant de légitimité au sein de la famille au sens large. Elle ne pouvait compter sur Georg qui se prétendait amoureux et qui la trompait, pas compter non plus sur les militantes qui ne la comprenaient pas et n’étaient pas là comme effet placebo à une famille. Pas de place dans la société, elle n’était rien et le savait. Pas vraiment utile de cassé tout, mieux valait, pour sa santé mentale, garder un fil.


Elle restait partagée entre la compréhension et la condamnation. Elle voulait assumer les deux. Comprendre en ayant le sentiment de ne plus condamner comme ça aurait du être ou condamner sans rien comprendre. Les deux ensemble, c’était toujours son souci envers les hommes et leur animalité. C’était difficile parce que Georg lui avait lu dans les Extrait des Carnets que Leonard De Vinci avait écrit : « Qui néglige de punir le mal, le cautionne. » Elle ne comprenait pas du tout le message de cet être qui se voulait humaniste et universel. Encore un truc à l’envers.


La mère de Claudine était à ses côtés. Elle pouvait parler de la prescription. Étant donné que la preuve des faits était prescrite, elle devenait par là même interdite pour elle et justement son père avait porté plainte après une apparition de sa fille le dix-neuf septembre 1988, au journal de vingt heures, sur Antenne 2, dans le cadre d'une intervention sur l'inceste. À la programmation de l’émission « Médiations » Les abus sexuels sur les enfants ; Briser le silence, dans les journaux de télévision annonçant la présence de Claudine, son père « estima devoir faire parvenir un télégramme à Monsieur François de Closets, attirant son attention sur la gravité des propos susceptibles d'être tenus par sa fille Claudine. »

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Avec Simone, rodée aux passages télévisés, parfaite dans son rôle de protectrice envers Claudine et Claude, elles s’étaient rendues, le mardi quatorze mars, au studio d’enregistrement. Claudine et Claude avaient été installées au premier rang avec Nathalie. Photo officielle de ces trois-là : la photo, qui pour annoncer l’émission, paraîtra dans la presse. Camille la détestait : elle donnait l’impression, ainsi que Nathalie, de porter tout le poids du monde sur ses épaules, tandis que Claudine apparaissait très fière d’être là.

Photo médiations

Toutes trois avaient été choisies pour évoquer trois histoires singulières de trois vécus différents, dans trois milieux sociaux caractéristiques et d’autant plus parce qu’elles acceptaient la levée de l’anonymat. Pour une fois, c’était sans conteste sa place, d’être là dans son rôle de fille d’officier. D’autres témoignaient à visage couvert dans un studio à part.


Claude avait déjeuné trois jours avant avec Amélie chargée des repérages, coiffures et habillages sur le plateau. « Pas de rouge, pas de rouge ! » avait spécifié Amélie alors elle s’était offert un ensemble de coton tricoté à jupe plissée et gilet vert d’eau agrémenté d’un bon coiffeur pour raccourcir ses cheveux, ce qu’elle ne faisait jamais, une préparation en quelque sorte, pour apparaître la plus naturelle possible sur le plateau… une coiffure qui tienne tout seule et derrière laquelle elle puisse se cacher si les larmes montaient… pas de chignon, trop strict, trop net. Son foulard vert d’eau et parme très doux, aux dessins modernes, éclairait son visage. Bien mise, ne rien laisser paraître des conséquences négatives sur son physique, toujours jolie pour ne pas abdiquer devant l’agresseur. Lui passer le message qu’elle était triomphante.


Il faisait une chaleur tropicale dans ce studio d’enregistrement contenant une foule de gens que Claude n’avait jamais vus et d’autres personnalités qu’elle saluait d’un petit sourire avant de baisser les yeux pour détourner son attention de la même sempiternelle ritournelle : « Quel courage ! c’est merveilleux ». Difficile de soutenir plus longtemps le regard compatissant qui accompagnait Le leitmotiv. Était-elle inconsciente ? la terre allait-elle s’écrouler pour elle ? elle n’en savait rien et n’en était pas préoccupée. Claude luttait pour que la terreur familiale l’épargne, qu’elle puisse parler sans voir la trouille des conséquences débarquer au milieu d’une phrase. Sa famille maintenant c’était Georg et il la protégerait contre l’autre. Elle s’était conditionnée, mais pour l’instant, elle était là les cinq sens aux aguets.


Les heures d’enregistrement furent pleines d’entrain. Le plateau immense permettait à François de Closets de passer d’un intervenant à un autre. On écoutait les autres, mais on commentait en plus, en petit comité, lorsque l’on avait conscience que la caméra était braquée ailleurs que sur soi. La maquilleuse se promenait avec sa houppette pour poudrer les bouts de nez luisant de transpiration. Il faisait chaud, on cachait les bouteilles d’eau sous les sièges. François de Closets était très doué pour garder une atmosphère détendue, juste assez, sur un sujet épineux et triste.


Claude veillait à intervenir sans aucun pathos, juste en quelques mots, acquiescer aux questions posées, qui s’avéraient être souvent les mêmes en prenant bien soin d’éluder les questions glissantes pour lesquelles elle n’aurait qu’une réponse détournée et essayait d’orienter le débat sur les thèmes qui lui tenaient à cœur comme la responsabilité, cette question hors du sens moral, mais plutôt philosophique de la dissociation entre la responsabilité et la culpabilité.


Claude avait réclamé, sur le plateau, hors caméra, au ministre de la Santé – parce qu’elle n’était pas autorisée à l’aborder à l’antenne – si la prescription de dix ans ultérieurement au dernier viol allait être reculée. Il avait répondu qu’il y avait du pain sur la planche et qu’une commission y travaillait. Satisfaite de la tranquillité que lui apportait la réponse d’autant que cette question devenait vraiment prenante, elle commençait à entrevoir que ce recul de prescription serait inutile pour elle, car elle ne jouerait pas cette partie d’échec avec son père. Il était imbattable aux échecs et il la battrait. La partie était déloyale. Dans ce jeu déséquilibré, elle ne pourrait mener qu’une tactique qui échoue, ou si elle avait de la chance, elle pourrait finir en échec perpétuel. Claude pourrait le mettre en échec sans arrêt sans que rien ne puisse l'en empêcher. La partie serait nulle.


À la fin de l’enregistrement de l’émission, Marie-Thérèse Cuny, envoyée par les éditions Fixot, entreprit Claudine, Camille et Nathalie pour que l’une d’entre elles accepte d’écrire son histoire. Les maisons d'édition font appel à elle, qui rencontre les personnes cibléphes au préalable, les incite à parler et ensuite écrit pour elles. L’histoire de Nathalie exposait le moins de danger de procès parce que son père avait déjà été condamné. Par les bons soins de cette dame, elle éditera plusieurs livres. Claude flairait le voyeurisme de cette entreprise éditoriale à succès et restait réfractaire à l’étalage de ces témoignages qui racontent des viols et s’en prend au monde entier : « Le monde va danser, bouffer, faire la fête… Et pendant ce temps, un père viole sa fille dans une salle de bains, tout tranquillement. Tout calmement. » La machine à laver de Nathalie fera horreur à Claude qui préférait la pudeur teigneuse.

 

Inutile de raconter ce qu’elles vivent toutes au quotidien. Ce sont toujours les mêmes scènes et histoires, en rien innovantes pour le coup. Elle ne voulait pas de traumatisée devenir traumatisante. Où était l’intérêt du fait-divers ? Dans ce genre de livre, le langage à clichés assurait une partie du travail de deuil, et allait à l’encontre de la démarche de Claude, qui voulait que chacun reste en éveil. Non, il n’était pas possible d’évaluer l’importance de l’attaque incestueuse dans notre société, si tout un chacun, en lisant les nouvelles du petit matin, pouvait continuer à se conforter et penser : Ouf, moi pas, je suis passé à côté ! Claude voulait que le passant se sente impliqué envers sa voisine, sa petite fille, sa cousine a fortiori sa propre enfant et que la victime ne se sente pas coupable du Ah moi oui ! je n’ai pas été capable d’y échapper… La terreur et la pitié devaient rester présente pour vaincre cet interdit permis.


Claude ne voulait pas que quelqu’un d’autre écrive son histoire pour elle, parce qu’en l’écrivant elle-même ou en la disant, comme ce jour sur le plateau, elle avait conscience d’être à côté de sa peau. Elle évoquait une histoire qui était arrivée à quelqu’un d’autre – l’autre c’était celle qui souffrait pour elles deux et qui écrivait le livre avec sa douleur – Claude était à la télé, dans un film, elle pouvait raconter, sans état d’âme, désincarnée. C’était ça son courage ! ce qu’on voyait, ce que les militantes côtoyaient. Claude et sa froide distance qui ne s’apitoyait pas sur le malheur des autres parce qu’elle ignorait le sien.


L’émission serait retransmise le vingt-sept mars. Quel drôle de jour pour Camille qui s’était envolée pour Boston la première fois le vingt-sept mars, trois ans plus tôt.

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°/ Le Nouvel Observateur – 22 au 29 mars 1989

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