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Alors que Rousseau revendiquait l’originalité
de son projet et le caractère unique de sa personne, le sujet de l’autofiction se façonne dans la parole de l’Autre et s’inscrit dans le sillage de ses prédécesseurs. Le sujet, en plus
d’être virtuel, se fait textuel. Il est à l’image du genre qui l’expose : monstrueux et hybride. Il n’est jamais un, il dit la pluralité de ce qui est en nous, il multiplie les
strates, se dévoile dans l’écriture et s’annihile dans la forme fragmentée qu’elle prend. L’autofiction, plus qu’un nouveau genre littéraire, est en fait le moyen qu’a trouvé le sujet
pour se mettre lui-même en question, pour refuser l’idée d’une vérité univoque et revendiquer sa fracture.
Arnaud
Genon
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p. 78
Dans « Principe de relation et néocatharsis », Ferenczi
écrivait que « parents et adultes peuvent en fait vraiment
aller très loin dans leur passion érotique pour les
enfants ( ... ) »1, et ce même texte
proposait des hypothèses sur la constitution de l'amnésie consécutive au
traumatisme en invoquant la constitution d'une « psychose passagère » comme première réaction à un choc.
La psychose
passagère se conçoit comme « une rupture avec la réalité, d'une part sous forme d'hallucination négative (perte de conscience ou évanouissement hystérique, vertige), d'autre part souvent sous la
forme d'une compensation hallucinatoire positive immédiate qui donne l'illusion du plaisir »2. Sous l'effet
du choc, il y aurait
« clivage psychotique d'une partie
de la personnalité » mais « cette partie clivée survit en
secret ( ... ) »3.
Car l'amnésie radicale n'est pas l'unique moyen de
tenter de se défendre de tels traumas, et l'un des apports essentiels de la
réflexion de Ferenczi est sa compréhension de l'ampleur des clivages qui se mettent en
place : l'enfant est clivé, il est « à la fois innocent et
coupable, et sa confiance dans le témoignage de
ses
propres sens est brisée »4. Ferenczi en vient à décrire
la nécessité d'une « autodestruction psychique » qui,
en tant que
facteur délivrant de l'angoisse, est préférée à la souffrance muette.
___________________________________
1. S. Ferenczi (1930), Principe de relaxation et néocatharsis,
in Psychanalyse /V (/927-/933), Payot, 1982, p. 93.
2. Ibid., p. 94.
3. Ibid.
4. S. Ferenczi (1933), Confusion de langues ... , op. cit., p. 131.
Autres billets sur le Que sais-je ? sur l'inceste
1/ L'inceste – Que sais-je ? par Hélène Parat
2/ Abus ou
agressions ? Que sais-je ? sur l'inceste
5/ Le
silence des victimes de viols par Inceste éclairé par Ferenczi
Page 46
Mourir. Envie violente, irrésistible presque, de mourir dans l'instant.
Avec mon bel Arnaud près de moi. En finir maintenant. Je vois la route qui file sous mes yeux, la
moto avance à belle
allure, je suis prise d'un vertige
très fort, je vais tomber, ça y est, au revoir la vie, je n'y arrive plus j'ai trop peur, je suis trop sale et je
ne peux pas le dire à Arnaud sinon je vais
le perdre,
mieux vaut partir maintenant, maintenant que je
suis enfin heureuse, maintenant que j'ai rencontré
l'homme de ma vie, ça y est, je tombe…
Un sursaut
qui vient d'on ne sait où, une voix qui me supplie
« calme-toi, détends-toi, c'est une crise d'angoisse,
rien de
plus, tu vas la surmonter, ne laisse pas le
désespoir t'envahir, pas maintenant, accroche-toi,
tu as droit au bonheur, ne baisse pas les bras », et je
resserre ma prise autour de la taille
d'Arnaud. Je ne
vais pas mourir tout de suite. Demain, peut-être.
Enfin, je ne sais pas. Le lendemain, le surlendemain, et le jour d'après encore, chaque fois que je
me sens heureuse de goûter
un beau moment avec
lui, chaque fois, la nausée me prend, l'angoisse
monte, la sensation de mort imminente approche.
Je vais parfois jusqu'à vomir.
Nous sommes chez mon grand-père, seuls, Arnaud et moi. Moment d'intimité, nous apprenons à mieux nous connaître, physiquement aussi, j'ai envie de le rendre heureux mais l'angoisse est la plus forte. Je suis dans ses bras, j'ai envie de me laisser aller à me sentir bien mais je n'y ai pas droit, je suis saisie par l'angoisse et je cours vomir. Vomir. Vomir alors que mon Arnaud m'attend sur le canapé. Mon Dieu, non ! J'en ai marre ! Qu'est-ce qui ne va pas avec moi? Mais laissez-moi tranquille ! Vous ne voyez pas que je voudrais profiter de l'instant présent ?
Autres billlet sur Inceste de Virginie Talmont
1/
Inceste
2/ Je dois me résoudre à être double
Dans les dîners et les soirées, il faisait rire et
continuait de capter l'attention. La parole était l'expression de son
pouvoir, de sa puissance. Georges avait le
verbe haut, précis, académique. Il fustigeait chez les
autres les accords malencontreux, les fautes de syntaxe,
les approximations sémantiques.
Georges maîtrisait la
grammaire française à la perfection et n'ignorait aucun
mot d'argot. Des relents d'amertume l'assaillaient parfois, au détour d'une soirée, d'une conversation ou d'un
mauvais film, et bientôt se formerait dans sa gorge une
boule de colère qui ne cesserait d'enfler.
Un jour qu'il regardait dans le vide depuis plusieurs
minutes, étranger au bruit qui l'entourait, Lisbeth,
inquiète, avait
rejoint sa mère dans la cuisine.
– Ce n'est pas papa qui est là.
– Comment ça ?
– C'est un homme qui a mis un masque qui ressemble à papa. Mais j'en suis sûre: ce n'est pas lui.
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Autres billets sur Rien ne s'oppose à la nuit
1/ Rien ne s'oppose à la nuit
2/ Le regard du père sur sa fille
5/ L'enfant ressemblait à son père
Page 14
Sans que je puisse répondre, un autre
avocat se lève et s'adresse à la présidente, comme si
j'étais transparent :
– Madame la présidente, il faut regarder son suivi
psychologique !
Je n'ai même pas encore parlé de la première
personne qu'on m'a montrée sur le trombinoscope.
Je n'étais plus une victime, pas
même un témoin. J'étais
l'accusé. Un accusé à qui l'on veut arracher des aveux.
Mais des aveux de quoi ? J'étais en bouillie. Les questions pleuvaient. Je n'arrivais plus à articuler une phrase
entière. Je bredouillais. Je bégayais...
Bien des adultes, je l'ai réalisé plus tard, perdent
leurs moyens quand ils se retrouvent face à des juges,
à la barre des
témoins. Moi, j'avais l5 ans !
La suite, je l'ai vécue comme pendant les viols. Dissosié. J'étais à la barre, mais totalement absent. Comme
si rien ne s'était
passé sous ses yeux, la présidente a
repris ses questions :
– Et telle personne, qu'est-ce qu'elle t'a fait ?
Et moi :
– Je ne sais pas.
– Et telle personne ?
– Je ne sais plus.
Sans doute choquée par ce qui se passait, une avocate
a pris le trombinoscope. Elle a prolongé les questions de
la présidente
:
– Et cette personne-là ?
– Je ne sais pas, je ne sais plus.
– Et cette femme ?
– Sais pas, sais plus.
C'était la photo de ma mère.
– Et cet homme ?
– Je sais pas...
C'était Delay. Je rie suis plus là. Ils avaient voulu me
tuer. Ils ont réussi. J'ai ressenti un fort vertige. Je fais
quatre
pas en arrière. La présidente me demande si
ça va :
– Je sais pas, je ne sais plus.
Voilà comment je n'ai pas été témoin au procès en
appel à Paris. Voilà comment des gens en robe noire
ont volé mon droit à la
parole. Depuis, je sais que ce
dont j'ai été victime n'est qu'une technique utilisée
par des avocats pour déstabiliser les témoins gênants,
les experts. Une technique qualifiée par d'autres
profes
sionnels du droit de terrorisme judiciaire.
Autres billets sur le livre Je suis debout de
Chérif Delay
1/ Outreau
– Je suis debout par Chérif Delay
2/ Autofiction, dans "Je suis debout" de Chérif
Delay
3/ La responsabilité du
suicide de l'un des acquittés d'Outreau
5/ C'était
plus fort que moi, je ne
pouvais m'empêcher de chercher à détruire la famille
d'accueil qui m'offrait ce que je n'avais jamais connu par Chérif Delay
par la
critique littéraire, Stéphanie Michineau
Pensées en désuétude est un recueil de récits courts et de poèmes en prose publié l’année dernière aux éditions Edilivre. La
citation ouvrant la quatrième de couverture est tirée de la section « Arts et Lettres » (La Ponctuation) :
« Comme une obligation. De s’arrêter. De prolonger.
Une vérité. Difficile à accepter. Un ton haché. De solennité. A des mots attachés. Et dét….. Réévalués.
Des mots. Mobiles. Pris. Dans des bobines. De fils. A démêler. A séparer.
La sonorité. Des mots. Balançant. Rythmant. La cadence. A adopter
TON DETACHE
TON PRECIPITE
à des émotions mêlés. »
Elle constitue une sorte de contrepoint aux intentions clairement explicitées (voire revendiquées) de l’auteur… ou plutôt de l’auteure (puisqu’il s’agit d’une femme) :
« Ce sont ces tropismes, ces mouvements qui émergent à la surface des choses que Fanny Cosi, sur les traces de Nathalie Sarraute, traque sans fin dans Pensées en désuétude. C’est dans un style résolument moderne mais accessible à tous, bien différent en vérité de l’illustre écrivaine du Nouveau Roman, que Fanny Cosi parvient à mettre en lumière ces trop-pleins intérieurs auxquels on ne prend pas toujours garde et qui pourtant jalonnent nos existences humaines. »
C’est donc sur cette voix (puisque la thématique du numéro 57 de La Faute à Rousseau porte sur les voix) ... cette voix, écrivais-je, tapie dans l’ombre, émergente dans Pensées en désuétude, sur laquelle j’aimerai revenir.
Que mes lecteurs excusent la brièveté de mon analyse qui aura comme qualité principale (qui en est une pour la revue) la concision et manquera par conséquent l’aspérité alliée à l’ambiguïté de forme et de fond que l’auteure a pourtant voulu conférer à ses esquisses scripturales.
L’auteure est particulièrement attentive à un son, un geste, un regard, une intonation… détails trahissant cette voix intérieure qu’elle nomme « le langage des signes » (c’est d’ailleurs le titre d’une section).
Mais le propos de Fanny Cosi est plus grave que celui de Nathalie Sarraute dont elle tire « ces tropismes ». Il est à bien des égards d’ordre vital (d’où le ton grave qui se dégage de fragments prosodiques) comme une mise en alerte à ses semblables de laisser parler cette voix intérieure, tout au moins de l’écouter ! Et je ne pense pas trahir (ni forcer…) le texte de l’auteure en évoquant le terme de dissociation :
Ainsi, sa mère était morte…
Elle ne pouvait y croire. Le réel blessant. Pouvait parfois provoquer des égratignures de sang. Elle le savait à présent.
Il fallait guérir le mal par le mal. Ouvrir la plaie. Pour la soigner. Retrouver le centre. Tirer le cordon. Cela ferait sans doute mal au début. Comme un cadeau.
Tirer sur une ficelle. Puis une autre. Déchirer le papier décoloré. Se découvrir soi-même. Comme un cadeau… Comme un cadeau. » (p. 39)
Ainsi, revenons au terme de dissociation : dissociation est un concept inventé à l’origine par Pierre Janet en 1889 (qui aurait trouvé un nouvel essor depuis le début du XXe siècle...) pour décrire l’état de personnes souffrant de chocs post-traumatiques. La dissociation (c'est-à-dire le fait de se dissocier en deux entités, pour déplacer la souffrance de l’une à l’autre : du subissant au regardant) les aurait aidées dans un premier temps mais il leur faut revenir dans un second temps à l’objet de leur traumatisme sous peine qu’il resurgisse d’une manière incontrôlée, douloureuse voire destructrice (cf. section « Résurgence » dans Pensées en désuétude).
Pour en savoir plus à ce sujet, je ne saurai que trop vous conseiller la lecture de J’aimerai tant tourner la page,
essai rédigé par le Dr François Louboff (éd. Les Arènes, 2008).
Mais nous nous arrêterons là pour ne pas trop déflorer le mystère de ces fragments dont l’intérêt réside aussi dans leur part de subjection, subjectivité même.. humanité serait le mot adéquat.
Le but de cet article était seulement d’entrouvrir cette voix plus intime à côté d’une sinon plus consensuelle (ce n’est pas le dessein de mes ouvrages comme critique littéraire !) mais tout au moins plus objective… puisque Fanny Cosi n’est autre que le pseudonyme que j’ai cru bon d’endosser pour rédiger Pensées en désuétude.
Pour en savoir plus :
Les trente premières pages du recueil sont téléchargeables gratuitement à partir du lien suivant :
http://www.edilivre.com/doc/16492
Pensées en désuétude a bénéficié de deux comptes rendus peu après sa publication :
l’un dans le Journal du Pays Yonnais (13 mai 2010) et l’autre, dans une revue littéraire intitulée Encres Vagabondes (18 mai 2010). Le Journal du Pays Yonnais a fait ressortir le versant vécu tandis qu’Encres Vagabondes le versant textuel.. situant l’ouvrage dans un espace autofictionnel.
Le recueil fera également l’objet d’une communication ayant pour titre « L’Ambiguïté dans Pensées en désuétude de Fanny Cosi par Stéphanie Michineau » dans le cadre du XXXIIe colloque international d’Albi (du 11 au 14 juillet 2011) dont la thématique générale porte L’Ambiguïté dans le discours et dans les Arts. Site internet du CALS :
http://w3.grill.univ-tlse2.fr/CALS.htm
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