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Alors que Rousseau revendiquait l’originalité
de son projet et le caractère unique de sa personne, le sujet de l’autofiction se façonne dans la parole de l’Autre et s’inscrit dans le sillage de ses prédécesseurs. Le sujet, en plus
d’être virtuel, se fait textuel. Il est à l’image du genre qui l’expose : monstrueux et hybride. Il n’est jamais un, il dit la pluralité de ce qui est en nous, il multiplie les
strates, se dévoile dans l’écriture et s’annihile dans la forme fragmentée qu’elle prend. L’autofiction, plus qu’un nouveau genre littéraire, est en fait le moyen qu’a trouvé le sujet
pour se mettre lui-même en question, pour refuser l’idée d’une vérité univoque et revendiquer sa fracture.
Arnaud
Genon
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Page 77
Les "mots ordinaires"1 et la littérature face au réel !
Nicolas Pierre Boileau
L'apparition outre-atlantique d'une école critique fondée
sur les théories du traumatisme a permis de relire les textes
de
Virginia Woolf à la lumière des récits de victimes, le voile
de la fiction cédant sous le fantasme écrasant d'une critique
aveuglée par son savoir2.
Les textes des journaux intimes comme Moments of Being3ont ainsi été l'objet de la plus grande attention car ils recelaient des aveux sur des traumatismes variés, qui faisaient de V Woolf l'exemple parfait d'un certain type de souffrance que l'on peut quantifier : violée par ses demi-frères, George et Gerald Duckworth, V Woolf a souffert de la disparition prématurée de sa mère, son père, sa demi-sœur Stella et son frère Adrian.
De plus, l'auteur britannique fut, tout au long de sa vie, sujette à des épisodes de « folie », comme elle le disait elle-même4, et elle mourut d'un suicide précipité par les attaques allemandes sur Londres dont elle ne pouvait plus supporter la résonances5. Ce dernier élément biographique à lui seul suffit aux critiques, adeptes de la théorie du trauma, car il fait de Woolf une victime exemplaire plutôt qu'exceptionnelle. Ainsi R. Luckurst explique : « Le soldat victime de bombardements est l'image même de la victime du vingtième siècle », précisant que « le statut de victime secondaire inclut désormais les témoins de ces bombardements »6.
Rien ne semble faire reculer les critiques, pas même le fait qu'en raison de son suicide, V Woolf n'aura rien dit des conséquences de cet événement sur sa propre vie. D'aucuns ont donc préféré se concentrer sur l'inceste dont elle fut victime, avec le même empressement, pour faire coller le sujet woolfien à leur cadre de référence, seul outil semble-t-il d'une évaluation stricte.
P. M. Cramer, par exemple, explique : « L'analyse que fait
V Woolf d'elle-même est cohérente avec ce que nous
disent les
experts et ceux qui ont survécu aux traumatismes
lorsqu'ils essaient de nommer « l'essence » de ce qui était la
cible de leurs bourreaux. »7 Que serait-il advenu de la parole
de Virginia Woolf si elle n'avait pas correspondu à celle
de
victimes d'événements similaires ? Soit la loi aurait dû
s'adapter à la réalité qu'elle tente de décrire8, soit son texte
aurait été délaissé. Les partisans de cette école critique se
réfèrent à un modèle scientifique qui confond l'impossible à
dire
du réel avec le silence.
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1. Cet article est issu d'une communication en anglais à l'université de
Kingston à Londres
dans le cadre d'un colloque intitulé "The Edge of Trauma" (13-15 mai 2010).
2. S. Henke et D. Eberly, Virginia Woolf and Trauma, Embodied
Texts, New York, Pace University
Press, 2007. Pour toutes les références aux articles extraits de ce texte, je traduis.
3. V. Woolf, Moments of Being, Autobiographical Writings, Jeanne
Schulkind (éd.), introduction
d'Hermione Lee, Londres, Pimlico Edition, 2002. Sauf indication contraire, toutes les références
seront notées dans le corps du texte, MB, suivi de la page. Je
traduis.
4. D. Ferrer, Virginia Woolf and the Madness of Language,
traduction de Geoffrey Benningon et
Rachel Bowlby, Londres, Routledge, 1990.
5. Lettre laissée par Virginia Woolf à Leonard Woolf le 28 mars 1941 avant
son suicide, L. Woolf,
The Joumey, not the Arrivai Matters, An Autobiography of the Years 1939 to 1969, Londres, The Hogarth
Press, 1970, 93-94.
6. R. Luckhurst, The Trauma Question, New York, Routledge, 2008,
2 et 50, je traduis.
7. P.M. Cramer, « Trauma and Lesbian Retums in Virginia Woolfs The
Voyage Out and The Years »,
S. Henke et D. Elderby, Op.cil., 31.
8. G. Morel, Ambiguités sexuelles, sexuation et psychose, Paris,
Éditions Anthropos, 2004 (2000), 17.
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Autres billets sur L'écriture refuge contre la
folie
2/ Virginia Woolf et le plaisir suprême de l'écriture
3/ Reviviscences par Virginia Woolf
Approches et séductions
mutuelles.
Entre les artistes et les « psy » on observe depuis toujours une très grande fascination. Pareille attirance mutuelle se comprend aisément.
Les artistes se sentent trop souvent fragilisés, débordés par leur propre sensibilité, au point qu’ils vont volontiers consulter les psychanalystes, dont le savoir supposé distille çà et là de puissantes séductions.
Ce mouvement d’appel n’est pas chez eux sans réticence, appréhension imaginaire, crainte, parfois légitime, de voir se tarir la source de leur création.
Les psychanalystes de leur côté voient dans toute forme d’art une expression paradigmatique de ce qu’ils tentent de saisir. A l’appui de leur théorie, ils convoquent certains grands textes mythologiques mais aussi de plus récentes oeuvres littéraires et picturales, avec pour projet d’accorder à leurs développements une espèce de noblesse, d’universalité, de les doter, selon la formule herméneutique, d’une « lumière sombre ».
Et les uns et les autres de partager un peu le même territoire, cet arrière-pays nocturne que l’on nomme, à défaut d’autre mot, l’inconscient, cette forêt incertaine qu’ici l’on défriche méthodiquement, là on reboise avec inconstance, où les premiers s’évertuent à tracer quelques routes, où les seconds s’entêtent à se perdre, et d’où s’originent aussi bien les rêves, les lapsus, les trébuchements de la vie, les symptômes, que les tableaux, les romans, les poèmes, les chants.
L’art-thérapie
Un certain climat de convergences et d’opportunités a par ailleurs récemment œuvré dans le sens d’un certain chevauchement des champs artistiques et thérapeutiques. L’esprit du temps étant volontiers éclectique, l’apparente efficacité thérapeutique de certaines propositions artistiques rend soudain légitime de mettre l’art au service du projet thérapeutique. S’est ouvert un vaste terrain flou nommé art-thérapie où maintes pratiques se cotoient, de la pédagogie à la psychanalyse appliquée, sans qu’il y ait une réflexion de base sur la nature de l’acte ou du processus créateur. Il faut ajouter que cette nouvelle discipline ouvre pour beaucoup un « créneau » porteur, du psychothérapeute qui souhaite mêler à son métier sa passion artistique, à l’artiste qui recherche un ancrage social ou à l’ergothérapeute auquel l’étiquette d’art-thérapeute va redonner une légitimité nouvelle.
La diversité des pratiques de l’art-thérapie décourage cependant la critique plus qu’elle ne l’attise. Ce qui est regroupé sous ce double vocable est d’une infinie variété et un vague consensus finit par valider bien des démarches différentes.
Ici l’approche est simpliste, à l’anglo-saxone (« il faut s’exprimer, cela ne peut faire que du bien »), ailleurs l’art est utilisé comme élément provocateur d’une parole qui fera l’objet d’interprétations psychanalytiques. La part laissée au processus artistique (pour autant qu’il y ait processus) et à la parole (mais quelle type de parole attendue ?) variera selon les propositions.
Mais au-delà de ses deux déterminations minimales, l’art-thérapie peine quelque peu à se définir. « Un mot valise contenant un ensemble de clefs aux serrures polysémiques en permanente mouvance » écrit Jean-Luc Sudres (2). Et le même auteur de préciser d’abord ce que l’art-thérapie n’est pas (« elle n’est pas de l’art, elle n’est pas un enseignement artistique, elle n’est pas de l’art psychopathologique, elle n’est pas une ergothérapie, elle n’est pas une rééducation psychomotrice, elle n’est pas une thérapie verbale ou corporelle ») avant de préciser ce qu’elle est (« dans le trait d’union, dans la médiation... ») et ce qu’elle pourrait être (« une ouverture hors des mailles de la psychiatrie, une structure associative et interactionnelle intégrative et éclectique »...)
Jean Pierre Klein de son côté, dresse dans la collection Que sais-je ?(3) un panorama assez complet de toutes les pratiques art-thérapeutiques. Le livre tient de l’inventaire mais consacre une part de ses pages à tenter de saisir, voire de théoriser, l’objet commun de ces pratiques.
J’isole un fragment significatif : « En art-thérapie, le thérapeute introduit une distance et propose de passer d’un discours en /je/ à une production en /il/ dans le langage verbal (invention de fictions) ou dans d’autres langages, plastique, sonore, gestuels, etc. A l’intérieur de ce cadre thérapeutique, la personne crée des productions complexes comme bornes plus ou moins énigmatiques de son cheminement personnel qu’elle examinera comme des façons de figurer ses conflits, ses peurs et ses aspirations. Cela lui occasionne éventuellement des prises de conscience surgissant dans le déroulement du processus qui d’abord n’a l’air que de vouloir obtenir des formes de plus en plus fortes et satisfaisantes esthétiquement. Le rôle du thérapeute est d’accompagner le parcours symbolique d’une production à une autre, de pousser une forme (mouvement graphique, gestualité spontanée qui se répète...) qui s’y trouve en potentialité, intervenant avec grande prudence, dans le langage proposé... » (p.43)
On voit dans ce texte se déployer le concept central de support ou d’objet médiateur (« masque, ambiguïté, détour, distance, passage du /je au /il/ ») On reconnaît que la médiation artistique ouvre en effet tout le champ de l’ellipse et de la métaphore (qui ne sont d’ailleurs pas absentes des thérapies verbales). Puis s’affiche l’ambition thérapeutique en terme de « parcours symbolique à accompagner », accompagner au sens de « pousser une forme qui se trouve en potentialité ». Cette formulation, toute prudente qu’elle soit, prend donc acte indirectement que quelqu’un (soit un art-thérapeute) peut influer sur le processus créateur chez l’autre (le patient), dans une direction où l’avènement des formes créées constituerait autant de « bornes énigmatiques » qui lui serait loisible d’examiner et constituerait bon an mal an les étapes d’une prise de conscience. Voilà une hypothèse qu’il faudrait revisiter à la lumière de ce que l’on peut dire sur le processus créateur, en interrogeant d’abord les artistes qui ont tenté d’en préciser la nature.
Pour lire la suite de l'article, cliquez sur le portrait de François Emmanuel
______________________
2) Jean-Luc Sudres, L’adolescent en art-thérapie, Paris, Dunod, 1998
3) Jean-Pierre Klein, L’art-thérapie, Paris, P.U.F, collection « Que sais-je ? », 1ère édition :
1997.
Page 55
15 septembre 1926
Me suis réveillée vers trois heures à peu près. Oh ! la voilà qui commence à s'approcher… cette horreur… L'effet physique est celui d'une vague douloureuse s'enflant dans la région du cœur; elle
me ballotte. Je suis malheureuse, malheureuse ! Arrière ! Mon Dieu, je voudrais être morte ! Pause.
Mais pourquoi donc ressentir cela ? Laissez-moi regarder comment la vague
se soulève. Je regarde. Vanessa. Des enfants. L'échec. Oui, je distingue
cela. L'échec, l'échec ! (La vague
se dresse.)
Oh, ils se sont moqués de mon goût pour la peinture verte ! (La vague se brise) Je voudrais être
morte ! J'espère que je n'ai plus que quelques années à vivre ! Je ne peux plus
affronter cette horreur ! (C'est la vague qui déferle sur moi.)
Cela se répète ; plusieurs fois, avec des variations dans l'horreur. Puis au moment critique, la souffrance, au lieu de
conserver sa violence, s'estompe [NdA : devient vague]. Je somnole, Je me réveille en sursaut…
Encore la vague ! la souffrance irrationnelle. Le sentiment d'échec…
En général, quelque
incident précis, par exemple, mon goût pour la peinture verte, ou l'achat d'une robe neuve, ou le fait d'avoir invité Daddie pour la fin de semaine, est mis en cause.
Enfin, regardant la vague avec autant de détachement que possible, je me dis : « Voyons, fais un effort sur toi même. Cela
suffit comme ça.
Je me raisonne. [ ... ] Je me dis que c'est sans importance. Que rien n'a d'importance. Je me raidis sur place ; je me redresse, et je m'endors ; me réveille à demi ; sens
que la vague recommence, observe la lumière qui blanchit et me demande comment, cette fois, le petit-déjeuner et le plein jour auront raison d'elle. Et puis j'entends L. dans le couloir, et je
fais semblant, pour moi-même autant que pour lui, d'être de belle humeur ; et en général, je le suis vraiment quand s'achève le petit-déjeuner. Est-ce que tout le monde connaît cet état
d'esprit ?
Pourquoi ai-je si peu d'empire sur moi-même ? Cela n'est pas à mon honneur ; ni sympathique. C'est la cause de
beaucoup de gâchis et de souffrance dans ma vie.
_________________
1. Virginia Woolf, Journal, traduit de l'anglais par Colette-Marie Huet, Paris, Stock, 1980, vol. 5, pp. 325-326
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Autres billets sur l'écriture refuge contre la
folie
Page 25
Il existe depuis longtemps différentes formes d'ateliers d'écriture. Dans
le cadre d'un atelier à visée thérapeutique, l'écriture permet de ressentir
un plaisir et d'exprimer une
souffrance.
Penser qu'un atelier d'écriture permet l'expression de la souffrance
et la libération de certaines angoisses, soit à travers des images poétiques, soit à travers tout autre forme littéraire, est
un facteur, certes
important, mais insuffisant pour rendre compte de ce qui s'y passe.
De par la manière dont se déroulent les ateliers, qui est propre au
thérapeute et à l'interaction entre le thérapeute et le groupe, vont être
renforcées les motivations à l'écriture. Ce qui est
écrit est lu et repris, le
plus souvent sans interprétation, et est la source éventuelle de questionnements. C'est par la capacité d'écrire du participant, sous des formes diverses, que va peu à
peu se mettre en place un cadre permettant
un travail d'« assouplissement psychique" et l'expression de ce qui,
jusqu'alors, était impensable.
Chez certains participants se manifeste
d'emblée un plaisir évident. Pour d'autres, ce n'est que lors d'un second
temps, après une catharsis, que peut s'apaiser une souffrance et naître
un plaisir. Dès lors, penser avec plaisir pourra mener à
penser le plaisir.
Arriver à écrire avec plaisir est pour la plupart des participants une
étape importante dans leur évolution personnelle.
Pour tous, trouver un espace psychique dans un cadre spatio-temporel consacré à l'expression de ses pensées, de son imagination, de
ses craintes, de ses peurs et de ses désirs, est souvent
source de plaisir.
En effet, le plus souvent, ce plaisir survient après un « apprivoisement "
de la pensée et une adaptation aux autres membres du groupe.
Une fois la confiance en soi et en autrui installée, l'écriture devient
pour tous (chacun ayant son propre rythme) une voie ouverte à l'imaginaire. Cependant, le thérapeute est toujours présent
pour cadrer, stimuler et rassurer.
Autres billets sur le livre de Nayla Chidiac – Ateliers d'écriture
thérapeutiques
1/ Chidiac Nayla – Ateliers d’écriture thérapeutique
2/ La médiation écriture
3/ Que permet l'écriture en psychothérapie à
médiation artistique ?
4/ L'écriture cathartique
5/ L'autofiction
6/ Pour Semprun, l'écriture et la mémoire sont
indissociables
Pour Semprun, l'écriture et la mémoire sont indissociables, amies et
ennemies pourrions-nous
ajouter. L'écriture a pour lui un effet double
et contradictoire sur la mémoire : d'un côté, elle a un effet structurant
de la mémoire, donc elle est apaisante ; c'est ce que nous appelons le
cadre contenant de l'écriture. Mais d'un autre côté réside le danger de
la reviviscence provoquée par l'écriture. D'où l'importance du cadre
théorique comme contenant, en
atelier.
Autres billets sur le livre de Nayla Chidiac – Ateliers d'écriture
thérapeutiques
1/ Chidiac Nayla – Ateliers d’écriture thérapeutique
2/ La médiation écriture
3/ Que permet l'écriture en psychothérapie à
médiation artistique ?
4/ L'écriture cathartique
5/ L'autofiction
7/ Dans
le cadre d'un
atelier à visée thérapeutique, l'écriture permet de ressentir
un plaisir
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