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  • : SAUVER NOTRE VIE est une forme de devoir que nous avons chacun à l'égard de nous mêmes. Le travail d'autofiction après les viols par inceste peut-il faire œuvre de Résilience ?
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5 février 2005 6 05 /02 /février /2005 15:07
Logo-In-Libros-Veritas.jpgIn Libro Veritas
Lettre de Madame de
Mortsauf à Felix de Vandenesse
In Le Lys dans la vallée

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons
"Quel bonheur, mon ami, d'avoir à rassembler les éléments épars de mon expérience pour vous la transmettre et vous en armer contre les dangers du monde à travers lequel vous devrez vous conduire habilement ! J'ai ressenti les plaisirs permis de l'affection maternelle, en m'occupant de vous durant quelques nuits. Pendant que j'écrivais ceci, phrase à phrase, en me transportant par avance dans la vie que vous mènerez, j'allais parfois à ma fenêtre. En voyant de là les tours de Frapesle éclairées par la lune, souvent je me disais : " Il dort, et je veille pour lui ! " Sensations charmantes qui m'ont rappelé les premiers bonheurs de ma vie, alors que je contemplais Jacques endormi dans son berceau, en attendant son réveil pour lui donner mon lait.
N'êtes−vous pas un homme−enfant de qui l'âme doit être réconfortée par quelques préceptes dont vous n'avez pu vous nourrir dans ces affreux colléges où vous avez tant souffert ; mais que, nous autres femmes, avons le privilège de vous présenter ! Ces lieux influent sur vos succès, ils les préparent et les consolident. Ne sera−ce pas une maternité spirituelle que cet engendrement du système auquel un homme doit rapporter les actions de sa vie, une maternité bien comprise par l'enfant ?
Cher Félix, laissez−moi, quand même je commettrais ici quelques erreurs, imprimer à notre amitié le désintéressement qui la sanctifiera : vous livrer au monde, n'est−ce pas renoncer à vous ? mais je vous aime assez pour sacrifier mes jouissances à votre bel avenir. Depuis bientôt quatre mois vous m'avez fait étrangement réfléchir aux lois et aux moeurs qui régissent notre époque. Les conversations que j'ai eues avec ma tante, et dont le sens vous appartient, à vous qui la remplacez ! les événements de sa vie que monsieur de Mortsauf m'a racontés ; les paroles de mon père à qui la cour fut si familière ; les plus grandes comme les plus petites circonstances, tout a surgi dans ma mémoire au profit de mon enfant adoptif que je vois près de se lancer au milieu des hommes, presque seul ; près de se diriger sans conseil dans un pays où plusieurs périssent par leurs bonnes qualités étourdiment déployées, où certains réussissent par leurs mauvaises bien employées.
Avant tout, méditez l'expression concise de mon opinion sur la société considérée dans son ensemble, car avec vous peu de paroles suffisent. J'ignore si les sociétés sont d'origine divine ou si elles sont inventées par l'homme, j'ignore également en quel sens elles se meuvent ; ce qui me semble certain, leur existence ; dès que vous les acceptez au lieu de vivre à l'écart, vous devez en tenir les conditions constitutives pour bonnes ; entre elles et vous, demain il se signera comme un contrat. La société d'aujourd'hui se sert−elle plus de l'homme qu'elle ne lui profite ? je le crois ; mais que l'homme y trouve plus de charges que de bénéfices, ou qu'il achète trop chèrement les avantages qu'il en recueille, ces questions regardent les législateurs et non l'individu. Selon moi, vous devez donc obéir en toute chose à la loi générale, sans la discuter, qu'elle blesse ou flatte votre intérêt. Quelque simple que puisse vous paraître ce principe, il est difficile en ses applications ; il est comme une sève qui doit s'infiltrer dans les moindres tuyaux capillaires pour vivifier l'arbre, lui conserver sa verdure, développer ses peurs, et bonifier ses fruits si magnifiquement qu'il excite une admiration générale. Cher, les lois ne sont pas toutes écrites dans un livre, les moeurs aussi créent dès lois, les plus importantes sont les moins connues ; il n'est ni professeurs, ni traités, ni école pour ce droit qui régit vos actions, vos discours, votre vie extérieure, la manière de vous présenter au monde ou d'aborder la fortune.
Faillir à ces lois secrètes, c'est rester au fond de l'état social au lieu de le dominer. Quand même cette lettre ferait de fréquents pléonasmes avec vos pensées, laissez−moi donc vous confier ma politique de femme. Expliquer la société par la théorie du bonheur individuel pris avec adresse aux dépens de tous, est une doctrine fatale dont les déductions sévères amènent l'homme à croire que tout ce qu'il s'attribue secrètement sans que la loi, le monde ou l'individu s'aperçoivent d'une lésion, est bien ou dûment acquis.
D'après cette charte, le voleur habile est absous, la femme qui manque à ses devoirs sans qu'on en sache rien est heureuse et sage ; tuez un homme sans que la justice en ait une seule preuve, si vous conquérez ainsi quelque diadème à la Macbeth, vous avez bien agi ; votre intérêt devient une loi suprême, la question consiste à tourner, sans témoins ni preuves, les difficultés que les moeurs et les lois mettent entre vous et vos satisfactions. A qui voit ainsi la société, le problème que constitue une fortune à faire, mon ami, se réduit à jouer une partie dont les enjeux sont un million ou le bagne, une position politique ou le déshonneur. Encore le tapis vert n'a-t-il pas assez de drap pour tous les joueurs, et fait−il une sorte de génie pour combiner un coup. Je ne vous parle ni de croyances religieuses, ni de sentiments ; il s'agit ici des rouages d'une machine d'or et de fer, et de ses résultats immédiats dont s'occupent les hommes.
Cher enfant de mon coeur, si vous partagez mon horreur envers cette théorie des criminels, la société ne s'expliquera donc à vos yeux que comme elle s'explique dans tout entendement sain, par la théorie des devoirs. Oui, vous vous devez les uns aux autres sous mille formes diverses. Selon moi, le duc et pair se doit bien plus à l'artisan ou au pauvre, que le pauvre et l'artisan ne se doivent au duc et pair. Les obligations contractées s'accroissent en raison des bénéfices que la société présente à l'homme, d'après ce principe, vrai en commerce comme en politique, que la gravité des soins est partout en raison de l'étendue des profits. Chacun paie sa dette à sa manière. Quand notre pauvre homme de la Rhétorière vient se coucher fatigué de ses labours, croyez-vous qu'il n'ait pas rempli des devoirs ; il a certes mieux accompli les siens que beaucoup de gens haut placés.
En considérant ainsi la société dans laquelle vous voudrez une place en harmonie avec votre intelligence et vos facultés, vous avez donc à poser, comme principe générateur, cette maxime : ne se rien permettre ni contre sa conscience ni contre la conscience publique. Quoique mon insistance puisse vous sembler superflue, je vous supplie, oui, votre Henriette vous supplie de bien peser le sens de ces deux paroles. Simples en apparence, elles signifient, cher, que la droiture, l'honneur, la loyauté, la politesse sont les instruments les plus sûrs et les plus prompts de votre fortune.
Dans ce monde égoïste, une foule de gens vous diront que l'on ne fait pas son chemin par les sentiments, que les considérations morales trop respectées retardent leur marche ; vous verrez des hommes mal élevés, mal−appris ou incapables de toiser l'avenir, froissant un petit, se rendant coupables d'une impolitesse envers une vieille femme, refusant de s'ennuyer un moment avec quelque bon vieillard, sous prétexte qu'ils ne leur sont utiles à rien ; plus tard vous apercevrez ces hommes accrochés à des épines qu'ils n'auront pas épointées, et manquant leur fortune pour un rien ; tandis que l'homme rompu de bonne heure à cette théorie des devoirs, ne rencontrera point d'obstacles ; peut-être arrivera-t-il moins promptement, mais sa fortune sera solide et restera quand celle des autres croulera ! Quand je vous dirai que l'application de cette doctrine exige avant tout la science des manières, vous trouverez peut−être que ma jurisprudence sent un peu la cour et les enseignements que j'ai reçus dans la maison de Lenoncourt. O mon ami ! j'attache la plus grande importance à cette instruction, si petite en apparence. Les habitudes de la grande compagnie vous sont aussi nécessaires que peuvent l'être les connaissances étendues et variées que vous possédez ; elles les ont souvent supplées : certains ignorants en fait, mais doués d'un esprit naturel, habitués à mettre de la suite dans leurs idées, sont arrivés à une grandeur qui fuyait de plus dignes qu'eux.

Je vous ai bien étudié, Félix, afin de savoir si votre éducation, prise en commun dans les colléges, n'avait rien gâté chez vous. Avec quelle joie ai−je reconnu que vous pouviez acquérir le peu qui vous manque, Dieu seul le sait ! Chez beaucoup de personnes élevées dans ces traditions, les manières sont purement extérieures ; car la politesse exquise, les belles façons viennent du coeur et d'un grand sentiment de dignité personnelle ; voilà pourquoi, malgré leur éducation, quelques nobles ont mauvais ton, tandis que certaines personnes d'extraction bourgeoise ont naturellement bon goût, et n'ont plus qu'à prendre quelques leçons pour se donner, sans imitation gauche, d'excellentes manières. Croyez-en une pauvre femme qui ne sortira jamais de sa vallée, ce ton noble, cette simplicité gracieuse empreinte dans la parole, dans le geste, dans la tenue et jusque, dans la maison, constitue comme une poésie physique dont le charme est irrésistible ; jugez de sa puissance quand elle prend sa source dans le coeur ? La politesse, cher enfant, consiste à paraître s'oublier pour les autres ; chez beaucoup de gens, elle est une grimace sociale qui se dément aussitôt que l'intérêt trop froissé montre le bout de l'oreille, un grand devient alors ignoble. Mais, et je veux que vous soyez ainsi, Félix, la vraie politesse implique une pensée chrétienne ; elle est comme la fleur de la charité, et consiste à s'oublier réellement.

En souvenir d'Henriette, ne soyez donc pas une fontaine sans eau, ayez l'esprit et la forme ! Ne craignez pas d'être souvent la dupe de cette vertu sociale, tôt ou tard vous recueillerez le fruit de tant de grains en apparence jetés au vent.

Mon père a remarqué jadis qu'une des façons les plus blessantes dans la politesse mal entendue est l'abus des promesses. Quand il vous sera demandé quel que chose que vous ne sauriez faire, refusez net en ne laissant aucune fausse espérance ; puis accordez promptement ce que vous voulez octroyer : vous acquerrez ainsi la grâce du refus et la grâce du bienfait, double loyauté qui relève merveilleusement un caractère. Je ne sais si l'on ne nous en veut pas plus d'un espoir déçu qu'on ne nous sait gré d'une faveur.

Surtout, mon ami, car ces petites choses sont bien dans mes attributions, et je puis m'appesantir sur ce que je crois savoir, ne soyez ni confiant, ni banal, ni empressé, trois écueils ! La trop grande confiance diminue le respect, la banalité nous vaut le mépris, le zèle nous rend excellents à exploiter.

Et d'abord, cher enfant, vous n'aurez pas plus de deux ou trois amis dans le cours de votre existence, votre entière confiance est leur bien ; la donner à plusieurs, n'est-ce pas les trahir ? Si vous vous liez avec quelques hommes plus intimement qu'avec d'autres, soyez donc discret sur vous−même, soyez toujours réservé comme si vous deviez les avoir un jour pour compétiteurs, pour adversaires ou pour ennemis ; les hasards de la vie le voudront ainsi. Gardez donc une attitude qui ne soit ni froide ni chaleureuse, sachez trouver cette ligne moyenne sur laquelle un homme peut demeurer sans rien compromettre.

Oui, croyez que le galant homme est aussi loin de la lâche complaisance de Philinte que de l'âpre vertu d'Alceste. Le génie du poète comique brille dans l'indication du milieu vrai que saisissent les spectateurs nobles ; certes, tous pencheront plus vers les ridicules de la vertu que vers le souverain mépris caché sous la bonhomie de l'égoïsme ; mais ils sauront se préserver de l'un et de l'autre.
Quant à la banalité, si elle fait dire de vous par quelques niais que vous êtes un homme charmant, les gens habitués à sonder, à évaluer les capacités humaines, déduiront votre tare et vous serez promptement déconsidéré, car la banalité est la ressource des gens faibles ; or les faibles sont malheureusement méprisés par une société qui ne voit dans chacun de ses membres que des organes ; peut−être d'ailleurs a−t−elle raison, la nature condamne à mort les êtres imparfaits. Aussi peut−être les touchantes protections de la femme sont−elles engendrées par le plaisir qu'elle trouve à lutter contre une force aveugle, à faire triompher l'intelligence du coeur sur la brutalité de la matière. Mais la société, plus marâtre que mère, adore les enfants qui flattent sa vanité.
Quant au zèle, cette première et sublime erreur de la jeunesse qui trouve un contentement réel à déployer ses forces et commence ainsi par être la dupe d'elle-même avant d'être celle d'autrui, gardez-le pour vos sentiments partages, gardez-le pour la femme et pour Dieu. N'apportez ni au bazar du monde ni aux spéculations de la politique des trésors en échange desquels ils vous rendront des verroteries.
Vous devez croire la voix qui vous commande la noblesse en toute chose, alors qu'elle vous supplie de ne pas vous prodiguer inutilement ; car malheureusement les hommes vous estiment en raison de votre utilité, sans tenir compte de votre valeur. Pour employer une image qui se grave en votre esprit poétique, que le chiffre soit d'une grandeur démesurée, tracé en or, écrit au crayon, ce ne sera jamais qu'un chiffre. Comme l'a dit un homme de cette époque : " n'ayez jamais de zèle ! " ! Le zèle effleure la duperie, il cause des mécomptes ; vous ne trouveriez jamais au−dessus de vous une chaleur en harmonie avec la vôtre : les rois comme les femmes croient que tout leur est dû. Quelque triste que soit ce principe, il est vrai, mais ne déflore point l'âme. Placez vos sentiments purs en des lieux inaccessibles où leurs fleurs soient passionnément admirées, L'artiste rêvera presque amoureusement au chef-d'oeuvre. Les devoirs, mon ami, ne sont pas des sentiments. Faire ce qu'on doit n'est pas faire ce qui plaît.
Un homme doit aller mourir froidement pour son pays et peut donner avec bonheur sa vie à une femme. Une des règles les plus importantes de la science des manières, est un silence presque absolu sur vous-même. Donnez-vous la comédie, quelque jour, de parler de vous−même à des gens de simple connaissance ; entretenez-les de vos souffrances, de vos plaisirs ou de vos affaires ; vous verrez l'indifférence succédant à l'intérêt joué ; puis, l'ennui venu, si la maîtresse du logis ne vous interrompt poliment, chacun s'éloignera sous des prétextes habilement saisis. Mais voulez-vous grouper autour de vous toutes les sympathies, passer pour un homme aimable et spirituel, d'un commerce sûr ? entretenez-les d'eux-mêmes, cherchez un moyen de les mettre en scène, même en soulevant des questions en apparence inconciliables avec les individus ; les fronts s'animeront, les bouches vous souriront, et quand vous serez parti chacun fera votre éloge.
Votre conscience et la voix du coeur vous diront la limite où commence la lâcheté des flatteries, où finit la grâce de la conversation. Encore un mot sur le discours en public. Mon ami, la jeunesse est toujours encline à je ne sais quelle promptitude de jugement qui lui fait honneur, mais qui la dessert ; de là venait le silence imposé par l'éducation d'autrefois aux jeunes gens qui faisaient auprès des grands un stage pendant lequel ils étudiaient la vie ; car, autrefois, la Noblesse comme l'Art avait ses apprentis, ses pages dévoués aux maîtres qui les nourrissaient. Aujourd'hui la jeunesse possède une science de serre chaude, partant tout acide, qui la porte à juger avec sévérité les actions, les pensées et les écrits ; elle tranche avec le fil d'une lame qui n'a pas encore servi. N'ayez pas ce travers. Vos arrêts seraient des censures qui blesseraient beaucoup de personnes autour de vous, et tous pardonneront moins peut−être une blessure secrète qu'un tort que vous donneriez publiquement. Les jeunes gens sont sans indulgence, parce qu'ils ne connaissent rien de la vie ni de ses difficultés. Le vieux critique est bon et doux, le jeune critique est implacable ; celui−ci ne sait rien, celui−là sait tout.
D'ailleurs, il est au fond de toutes les actions humaines un labyrinthe de raisons déterminantes, desquelles Dieu s'est réservé le jugement définitif. Ne soyez sévère que pour vous−même. Votre fortune est devant vous, mais personne en ce monde ne peut faire la sienne sans aide ; pratiquez donc la maison de mon père, l'entrée vous en est acquise, les relations que vous vous y créerez vous serviront en mille occasions ; mais n'y cédez pas un pouce de terrain à ma mère, elle écrase celui qui s'abandonne et admire la fierté de celui qui lui résiste ; elle ressemble au fer qui, battu, peut se joindre au fer, mais qui brise par son contact tout ce qui n'a pas sa dureté. Cultivez donc ma mère ; si elle vous veut du bien, elle vous introduira dans les salons où vous acquerrez cette fatale science du monde, l'art d'écouler, de parler, de répondre, de vous présenter, de sortir ; le langage précis, ce pas plus la supériorité que l'habit ne constitue le génie, mais sans lequel le plus beau talent ne sera jamais admis.
Je vous connais assez pour être sûre de ne me faire aucune illusion en vous voyant par avance comme je souhaite que vous soyez : simple dans vos manières, doux de ton, fier sans fatuité, respectueux près des vieillards, prévenant sans servilité, discret surtout. Déployez votre esprit, mais ne servez pas d'amusement aux autres ; car, sachez bien que si votre supériorité froisse un homme médiocre, il se taira, puis il dira de vous : − " Il est très amusant ! " terme de mépris. Que votre supériorité soit toujours léonine. Ne cherchez pas d'ailleurs à complaire aux hommes. Dans vos relations avec eux, je vous recommande une froideur qui puisse arriver jusqu'à cette impertinence dont ils ne peuvent se ficher ; tous respectent celui qui les dédaigne, et ce dédain vous conciliera la faveur de toutes les femmes qui vous estimeront en raison du peu de cas que vous ferez des hommes.
Ne souffrez jamais près de vous des gens déconsidérés, quand même ils ne mériteraient pas leur réputation, car le monde nous demande également compte de nos amitiés et de nos haines ; à cet égard, que vos jugements soient longtemps et mûrement pesés, mais qu'ils soient irrévocables. Quand les hommes repoussés par vous auront justifié votre répulsion, votre estime sera recherchée ; ainsi vous inspirerez ce respect tacite qui grandit un homme parmi les hommes. Vous voilà donc armé de la jeunesse qui plaît, de la grâce qui séduit, de la sagesse qui conserve les conquêtes.
Tout ce que je viens de vous dire peut se résumer par un vieux mot : noblesse obligée ! Maintenant appliquez ces préceptes à la politique des affaires. Vous entendrez plusieurs personnes disant que la finesse est l'élément du succès, que le moyen de percer la foule est de diviser les hommes pour se faire faire place. Mon ami, ces principes étaient bons au Moyen-Age, quand les princes avaient des forces rivales à détruire les unes par les autres ; mais aujourd'hui tout est à jour, et ce système vous rendrait de fort mauvais services.

En effet, vous rencontrerez devant vous, soit un homme loyal et vrai, soit un ennemi traître, un homme qui procédera par la calomnie, par la médisance, par la fourberie. Eh ! bien, sachez que vous n'avez pas de plus puissant auxiliaire que celui-ci, l'ennemi de cet homme est lui-même ; vous pouvez le combattre en vous servant d'armes loyales, il sera tôt ou tard méprisé. Quant au premier, votre franchise vous conciliera son estime ; et, vos intérêts conciliés (car tout s'arrange), il vous servira. Ne craignez pas de vous faire des ennemis ; malheur à qui n'en a pas dans le monde où vous allez ; mais tâchez de ne donner prise ni au ridicule ni à la déconsidération ; je dis tâchez, car à Paris un homme ne s'appartient pas toujours, il est soumis à de fatales circonstances ; vous n'y pourrez éviter ni la boue du ruisseau, ni la tuile qui tombe. La morale a ses ruisseaux d'où les gens déshonorés essaient de faire jaillir sur les plus nobles personnes la boue dans laquelle ils se noient.

Mais vous pouvez toujours vous faire respecter en vous montrant dans toutes les sphères implacable dans vos dernières déterminations. Dans ce conflit d'ambitions, au milieu de ces difficultés entrecroisées, allez toujours droit au fait, marchez résolument à la question, et ne vous battez jamais que sur un point, avec toutes vos forces.

Vous savez combien monsieur de Mortsauf haïssait Napoléon, il le poursuivait de sa malédiction, il veillait sur lui comme la justice sur le criminel, il lui redemandait tous les soirs le duc d'Enghien, la seule infortune, seule mort qui lui ait fait verser des larmes ; eh ! bien, il l'admirait comme le plus hardi des capitaines, il m'en a souvent expliqué la tactique. Cette stratégie ne peut-elle donc s'appliquer dans la guerre des intérêts ? elle y économiserait le temps comme l'autre économisait les hommes et l'espace ; songez à ceci, car une femme se trompe souvent en ces choses que nous jugeons par instinct et par sentiment. Je puis insister sur un point : toute finesse, toute tromperie est découverte et finit par nuire, tandis que toute situation me paraît être moins dangereuse quand un homme se place sur le terrain de la franchise.

Si je pouvais citer mon exemple, je vous dirais qu'à Clochegourde, forcée par le caractère de monsieur de Mortsauf à prévenir tout litige, à faire arbitrer immédiatement les contestations qui seraient pour lui comme une maladie dans laquelle il se complairait en y succombant, j'ai toujours tout terminé moi-même en allant droit au noeud et disant à l'adversaire : Dénouons, ou coupons ? Il vous arrivera souvent d'être utile aux autres, de leur rendre service, et vous en serez peu récompensé ; mais n'imitez pas ceux qui se plaignent des hommes et se vantent de ne trouver que des ingrats. N'est-ce pas se mettre sur un piédestal ? puis n'est-il pas un peu niais d'avouer son peu de connaissance du monde ? Mais ferez-vous le bien comme un usurier prête son argent ? Ne le ferez-vous pas pour le bien en lui-même ?  Noblesse oblige ! ceux-là deviendraient pour vous d'irréconciliables ennemis : il y a le désespoir de l'obligation, comme le désespoir de la ruine, qui prête des forces incalculables. Quant à vous, acceptez le moins que vous pourrez des autres. Ne soyez le vassal d'aucune âme, ne relevez que de vous-même.
Je ne vous donne d'avis, mon ami, que sur les petites choses de la vie. Dans le monde politique, tout change d'aspect, les règles qui régissent votre personne fléchissent devant les grands intérêts. Mais si vous parveniez à la sphère où se meuvent les grands hommes, vous seriez, comme Dieu, seul juge de vos résolutions. Vous ne serez plus alors un homme, vous serez la loi vivante ; vous ne serez plus un individu, vous vous serez incarné la nation. Mais si vous jugez, vous serez jugé aussi. Plus tard vous comparaîtrez devant les siècles, et vous savez assez l'histoire pour avoir apprécié les sentiments et les actes qui engendrent la vraie grandeur.
J'arrive à la question grave, à votre conduite auprès des femmes. Dans les salons où vous irez, ayez pour principe de ne pas vous prodiguer en vous livrant au petit manége de la coquetterie. Un des hommes qui, dans l'autre siècle, eurent le plus de succès, avait l'habitude de ne jamais s'occuper que d'une seule personne dans la même soirée, et de s'attacher à celles qui paraissent négligées. Cet homme, cher enfant, a dominé son époque. Il avait sagement calculé que, dans un temps donné, son éloge serait obstinément fait par tout le monde. La plupart des jeunes gens perdent leur plus précieuse fortune, le temps nécessaire pour se créer des relations qui sont la moitié de la vie sociale ; comme ils plaisent par eux-mêmes, ont peu de choses à faire pour qu'on s'attache à leurs intérêts ; mais ce printemps est rapide, sachez le bien employer.

Cultivez donc les femmes influentes. Les femmes influentes sont les vieilles femmes, elles vous apprendront les alliances, les secrets de toutes les familles, et les chemins de traverse qui peuvent vous mener rapidement au but. Elles seront à vous de coeur ; la protection est leur dernier amour quand elles ne sont pas dévotes ; elles vous serviront merveilleusement, elles vous prôneront et vous rendront désirable. Fuyez les jeunes femmes ! Ne croyez pas qu'il y ait le moindre intérêt personnel dans ce que je vous dis ? La femme de cinquante ans fera tout pour vous et la femme de vingt ans rien, celle-ci veut toute votre vie, l'autre ne vous demandera qu'un moment, une attention. Raillez les jeunes femmes, prenez d'elles tout en plaisanterie, elles sont incapables d'avoir une pensée sérieuse. Les jeunes femmes, mon ami, sont égoïstes, petites, sans amitié vraie, elles n'aiment qu'elles, elles vous sacrifieraient à un succès. D'ailleurs, toutes veulent du dévouement, et votre situation exigera qu'on en ait pour vous, deux prétentions inconciliables. Aucune d'elles n'aura l'entente de vos intérêts, toutes penseront à elles et non à vous, toutes vous nuiront plus par leur vanité qu'elles ne vous serviront par leur attachement ; elles vous dévoreront sans scrupule votre temps, vous feront manquer votre fortune, vous détruiront de la meilleure grâce du monde. Si vous vous plaignez, la plus sotte d'entre elles vous prouvera que son gant vaut le monde, que rien n'est plus glorieux que de la servir. Toutes vous diront qu'elles donnent le bonheur, et vous feront oublier vos belles destinées : leur bonheur est variable, votre grandeur sera certaine. Vous ne savez pas avec quel art perfide elles s'y prennent pour satisfaire leurs fantaisies, pour convertir un goût passager en un amour qui commence sur la terre et doit se continuer dans le ciel. Le jour où elles vous quitteront, elles vous diront que le mot je n'aime plus justifie l'abandon, comme le mot j'aime excusait leur amour, que l'amour est involontaire.

Doctrine absurde, cher ! Croyez−le, le véritable amour est éternel, infini, toujours semblable à lui−même ; il est égal et pur, sans démonstrations violentes ; il se voit en cheveux blancs, toujours jeune de coeur. Rien de ces choses ne se trouve parmi les femmes mondaines, elles jouent toutes la comédie : celle-ci vous intéressera par ses malheurs, elle paraîtra la plus douce et la moins exigeante des femmes ; mais quand elle se sera rendue nécessaire, elle vous dominera lentement et vous fera faire ses volontés ; vous voudrez être diplomate, aller, venir, étudier les hommes, les intérêts, les pays ? non, vous resterez à Paris ou à sa terre, elle vous coudra malicieusement à sa jupe ; et plus vous montrerez de dévouement, plus elle sera ingrate. Celle−là tentera de vous intéresser par sa soumission, elle se fera votre page, elle vous suivra romanesquement au bout du monde, elle se compromettra pour vous garder et sera comme une pierre à votre cou. Vous vous noierez un jour, et la femme surnagera. Les moins rusées des femmes ont des pièges infinis ; la plus imbécile triomphe par le peu de défiance qu'elle excite ; la moins dangereuse serait une femme galante qui vous aimerait sans savoir pourquoi, qui vous quitterait sans motif, et vous reprendrait par vanité. Mais toutes vous nuiront dans le présent ou dans l'avenir. Toute jeune femme qui va dans le monde, qui vit de plaisirs et de vaniteuses satisfactions, est une femme à demi corrompue qui vous corrompra.
Là, ne sera pas la créature chaste et recueillie dans l'âme de laquelle vous régnerez toujours. Ah ! elle sera solitaire celle qui vous aimera : ses plus belles fêtes seront vos regards, elle vivra de vos paroles. Que cette femme soit donc pour vous le monde entier, car vous serez tout pour elle ; aimez-la bien, ne lui donnez ni chagrins ni rivales, n'excitez pas sa jalousie. Etre aimé, cher, être compris, est le plus grand bonheur, je souhaite que vous le goûtiez, mais ne compromettez pas la fleur de votre âme, soyez bien sûr du cœur où vous placerez vos affections. Cette femme ne sera jamais elle, elle ne devra jamais penser à elle, mais à vous ; elle ne vous disputera rien, elle n'entendra jamais ses propres intérêts et saura flairer pour vous un danger là où vous n'en verrez point, là où elle oubliera le sien propre ; enfin si elle souffre, elle souffrira sans se plaindre, elle n'aura point de coquetterie personnelle, mais elle aura comme un respect de ce que vous aimerez en elle.
Répondez à cet amour en le surpassant.
Si vous êtes assez heureux pour rencontrer ce qui manquera toujours à votre pauvre amie, un amour également inspiré, également ressenti ; songez, quelle que soit la perfection de cet amour, que dans une vallée vivra pour vous une mère de qui le coeur est si creusé par le sentiment dont vous l'avez rempli, que vous n'en pourrez jamais trouver le fond. Oui, je vous porte une affection dont l'étendue ne vous sera jamais connue : pour qu'elle se montre ce qu'elle est, il faudrait que vous eussiez perdu votre belle intelligence, et alors vous ne sauriez pas jusqu'où pourrait aller mon dévouement. Suis-je suspecte en vous disant d'éviter les jeunes femmes, toutes plus ou moins artificieuses, moqueuses, vaniteuses, futiles, gaspilleuses ; de vous attacher aux femmes influentes, à ces imposantes douairières, pleines de sens comme l'était ma tante, et qui vous serviront si bien, qui vous défendront contre les accusations secrètes en les détruisant, qui diront de vous ce que vous ne pourriez en dire vous-même ?
Enfin ne suis-je pas généreuse en vous ordonnant de réserver vos adorations pour l'ange au cœur pur ? Si ce mot, noblesse oblige, contient une grande partie de mes premières recommandations, mes avis sur vos relations avec les femmes sont aussi dans ce mot de chevalerie : les servir toutes, n'en aimer qu'une.
Votre instruction est immense, votre cœur conservé par la souffrance est resté sans souillure ; tout est beau, tout est bien en vous, veuillez donc ! Votre avenir est maintenant dans ce seul mot, le mot des grands hommes.
N'est-ce pas, mon enfant, que vous obéirez à voire Henriette, que vous lui permettrez de continuer à vous dire ce qu'elle pense de vous et de vos rapports avec le monde : j'ai dans l'âme un œil qui voit l'avenir pour vous comme pour mes enfants, laissez-moi donc user de cette faculté, à votre profit, don mystérieux que m'a fait la paix de ma vie et qui, loin de s'affaiblir, s'entretient dans la solitude et le silence.
Je vous demande en retour de me donner un grand bonheur : je veux vous voir grandissant parmi les hommes, sans qu'un seul de vos succès me fasse plisser le front ; je veux que vous mettiez promptement votre fortune à la hauteur de votre nom et pouvoir me dire que j'ai contribué mieux que par le désir à votre grandeur. Cette secrète coopération est le seul plaisir que je puisse me permettre. J'attendrai. Je ne vous dis pas adieu. Nous sommes séparés, vous ne pouvez avoir ma main sous vos lèvres ; mais vous devez bien avoir entrevu quelle place vous occupez dans le coeur de Votre Henriette ".
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Published by Honoré de Balzac - dans Sources pour Interdits ordinaires
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1 février 2005 2 01 /02 /février /2005 20:58

Sortir du deuil - Surmonter son chagrin et réapprendre à vivre
Anne Ancelin Schützenberger Evelyne Bissone Jeufroy

Poche - Broché
Paru le : 08/10/2008

Editeur : Payot
Collection : Petite Bibliothèque Payot
ISBN : 978-2-228-90360-8

EAN : 9782228903608
Nb. de pages : 140 pages
Poids : 90 g
Dimensions : 11cm x 17cm x 1cm
La vie est faite de changements et de pertes de tous ordres dont nous devons faire le deuil : décès, rupture amoureuse, licenciement ou retraite, exil, déménagement...
Souvent, nous n'avons ni l'énergie, ni la liberté d'esprit, ni le savoir-faire pour prendre des décisions positives. Nous passons alors notre temps à "ruminer". Surmonter son chagrin et réapprendre à vivre, retrouver une paix intérieure, une sérénité, donner un autre sens à sa vie : telle est la raison d'être de ce livre. Pour sortir du deuil, il est nécessaire, vital, de se ressourcer, de lâcher prise, de pardonner, d'accepter la perte.
Pour cela, il existe certaines techniques. Toutes passent par un même chemin : se faire plaisir, bien s'entourer, reconstituer un stock de "vitamines" émotionnelles...

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1 février 2005 2 01 /02 /février /2005 08:18
Logo-regards-red.jpgMarion Rousset
1er février 2005
La plupart des écrivains français qui pratiquent aujourd’hui l’autofiction préfèrent s’attaquer aux tabous intimes. Christine Angot est une figure de proue de ce mouvement. Sans cesse, elle creuse et recreuse le traumatisme de l’inceste. Au plus proche d’un vécu, son écriture conjuguée au présent est taillée sur mesure pour habiller le corps de ses pensées. Le flux de ses mots cliniques et crus se bouscule et déborde. Elle a trouvé le ton juste. Elle n’est pas la seule. Le Cri du sablier, de Chloé Delaume, est le récit d’un événement obsédant passé au crible d’une langue entêtante, excessive, envahissante. D’autres se sont essayés à l’exploration de l’intime avec moins de talent. Parfois se glisse, derrière l’histoire personnelle de l’auteur, la dénonciation d’une situation sociale. Une femme gelée, d’Annie Ernaux, dit le passage du statut de jeune femme à celui de jeune mère, l’avant et l’après, le père qui s’efface, le couple qui chavire. Entre la solitude des courses, des bains et des sorties avec Bicou dans sa poussette, ce roman brise l’image d’Epinal de la maman heureuse, naturellement. Pour Vincent Colonna, l’alliance ambiguë de la fiction et de l’histoire personnelle « [autorise] des audaces que l’autobiographie [peut] figer, [permet] des explorations comme en apnée, au plus obscur de sa vie intime et de son rapport aux autres, dans les dédales du social et de l’histoire. Hasard ou déterminisme, je remarque d’ailleurs que les textes de femmes ou de minoritaires (devenus parfois dominants avec le temps) l’emportent dans cette pratique, comme s’il s’agissait d’un véhicule plus adapté aux profils d’exception ». L’époque contemporaine, en donnant naissance à des autofictions porteuses d’une parole dérangeante, voire combative, continue à creuser ce sillon.
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1 février 2005 2 01 /02 /février /2005 06:46

Page 20

« Tuer le mort qui est en nous », écrivait Freud dans Totem et Tabou. C'est aussi ce que nous demande la société. Nous ne sommes pas d'accord avec cette formulation. Il nous paraît en effet plus « aidant » de mettre le mort à sa juste place dans notre souvenir, de dénouer lentement les liens, un par un, et chacun en son temps. Comme le dit si bien Nadine Beauthéac, « cette place n'est trouvée qu'après avoir exploré et donc vécu intensément toutes les émotions douloureuses. Si elles sont refoulées, cela conduit à un évitement du deuil, qui peut donner à la personne l'illusion d'aller mieux : c'est un statut précaire qui peut laisser entrevoir des failles lors d'un autre décès de moindre importance1». C'est le cas, par exemple, d'un homme que la mort de son chien avait rendu inconsolable. Son entourage, choqué, trouva ce chagrin « déplacé », l'homme n'ayant pleuré ni la mort de son père ni celle, peu de temps auparavant, de son frère.

Rappelons aux personnes en deuil que « le travail de deuil fait avec soin se porte garant du non-oubli2». On peut ainsi, comme le propose Annick Ernoult-Delcourt, « remplacer l'absence extérieure par une présence intérieure3». À un enfant dont la mère est morte, on dira par exemple : « Ta mère restera toujours dans ton cœur.  »

1. Nadine Beauthéac, Le Deuil. Comment y faire face ? Comment le surmonter ?, Paris, Seuil, 2002.

2. Christophe Fauré, Vivre le deuil au jour le jour, Paris, Albin Michel, 2004.

3. Annick Ernoult-Delcourt, Apprivoiser l'absence. Adieu, mon enfant, Paris, Fayard, 1992.

 


Autres billets sur le livre Sortir du deuil
1/ Sortir du deuil
3/ Toute perte, tout deuil est une souffrance

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1 janvier 2005 6 01 /01 /janvier /2005 19:27

L’accueil : une courageuse compassion
Il n’est pas facile de fournir cet accueil nécessaire à une personne qui s’attend à être exploitée et maltraitée. Face à son scepticisme douloureux mais sain, on peut facilement être blessé, se décourager ou s’impatienter. Comment fournir cet espace accueillant sans l’imposer ? Comment aider sans exiger la reconnaissance et la collaboration. Comment accueillir l’autre dans sa douleur et sa révolte sans tenter de se l’approprier ? Voilà les principaux défis paradoxaux auxquels on doit se mesurer pour parvenir à amorcer la démarche d’aide.

C’est donc une disponibilité patiente et discrète que nous devons parvenir à offrir tout en subissant les réactions de révolte, de méfiance et de régression qui mettent notre sincérité à l’épreuve. Il n’est pas facile de se faire accuser de cruauté au moment où ou désire accueillir la douleur de l’autre.

Parce que la personne s’attend à être exploitée à nouveau, il faut absolument résister à la tentation de s’en servir comme porte-étendard d’une cause sociale quelconque. L’éloquence de son témoignage est telle qu’on est naturellement porté à en faire un discours social, à le transformer en un symbole qui servira à faire changer les choses, à faire condamner les responsables (ou même à stimuler les cotes d’écoute). Et comme la personne elle-même a besoin de parler de son expérience, de raconter son drame, elle peut sembler complice de cette utilisation qui devient, au fond, un nouvel abus.

L’accueil dont je parle ici est donc le contraire de la récupération sociale toujours invitante. Il est en même temps l’inverse de l’autre réaction la plus fréquente : le déni.
Enseigner la résilience
Par Jean Garneau , psychologue

Cet article est tiré du magazine électronique
" La lettre du psy"
Volume 9, No 1: Janvier 2005
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30 novembre 2004 2 30 /11 /novembre /2004 14:11
Article paru le 30 novembre 2004
les Lettres Françaises.
Édito par Jean Ristat.
Depuis quelques années, le mot autofiction connaît une fortune grandissante. Je l’avoue : je n’avais guère prêté attention à ce nouveau concept comme on dit dans le langage des publicistes et des entrepreneurs. L’autofiction nous est présentée comme un nouveau genre littéraire. Mais qu’est-ce donc ? J’en étais à ce moment de perplexité lorsque le livre de Vincent Colonna Autofiction et autres mythomanies littéraires vint me tirer d’embarras. Je suis comme beaucoup d’entre nous un lecteur égaré.
Autofiction me disais-je est un mot construit comme automobile. Il est vrai, je me suis pris quelquefois pour un automédon au volant de ma petite voiture, c’est-à-dire le conducteur du char du vaillant Achille dans l’Iliade. Je suis amateur d’autographe et parfois autophage dans mes moments de dépression.
Autofiction voudrait donc signifier une fiction qui marche toute seule, sans autre intervention de « l’auteur » que celle de tenir la plume ? À moins qu’on veuille indiquer simplement qu’il s’agit de faire de soi une fiction ? Rendons son bien à Serge Doubrovsky, l’inventeur de la « notion » en 1977. On lit dans la quatrième de couverture de son livre Fils (1) :
« Autobiographie ? Non, c’est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie et dans un beau style. (…) Si l’on veut autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman traditionnel ou nouveau. »
Ma lanterne n’est pas éclairée pour autant. En 2001, il explique dans les Temps modernes que « même les autobiographes classiques savaient qu’ils écrivaient de la fiction. Chez Rousseau c’est très évident : il a très bien vu le rôle de l’imagination, qui se substitue à la mémoire. L’autofiction c’est une mise en scène. » C’est plus clair en effet. Ainsi me disais-je, lorsque j’écrivais Boileau c’est moi (1965) ou Lord B (1977) ai-je fait de l’autofiction sans le savoir. J’en suis encore tout étonné comme Monsieur Jourdain découvrant qu’il faisait de la prose. Mais je n’étais pas le seul à faire de l’autofiction. Proust aussi !
• Gérard Genette en 1982 appliquait à la Recherche du temps perdu l’autofiction « productrice de textes qui à la fois se donnent, formellement ou non, pour autobiographiques, mais présentent, avec la biographie de leur auteur, des discordances (plus ou moins) notables, et éventuellement notoires ou manifestes. » À ce compte-là tous les écrivains font de l’autofiction. Il est vrai que Genette s’entoure de précautions « vu l’actuelle surenchère médiatico-commerciale ».
• Marie Darrieussecq nous explique en 1996 que l’autofiction « met en cause la pratique naïve de l’autobiographie en avertissant que l’écriture factuelle à la première personne ne saurait se garder de la fiction ». Oui, en effet, je est un autre et Freud, Lacan nous ont expliqué deux ou trois choses sur cette affaire.
• Vincent Colonna qui fut, dans une autre existence, élève à l’École des hautes études en sciences sociales, a écrit un mémoire, en 1982, sur « L’imposition du nom, noms propres et autofiction », et en 1989 une thèse « L’autofiction, essai sur la fictionnalisation de soi en littérature ». Voici sa définition : « Une autofiction est une œuvre littéraire par laquelle un écrivain s’invente une personnalité et une existence, tout en conservant son identité réelle (son véritable nom). » Le livre qu’il nous donne aujourd’hui m’intéresse par son ambiguïté. On peut le lire comme une défense et illustration de la mythomanie littéraire à travers les siècles. Elle commence avec Lucien de Samosate (IIe siècle a.p. J.-C.). Vincent Colonna considère que son mérite est peut-être « d’avoir trouvé la fontaine qui rend raison même des autofictions contemporaines, dont certains font si grands cas et qu’ils décrivent comme une trouvaille française récente ». Mais le même geste qui fait de Lucien, l’auteur d’Histoire véritable, le père de l’autofiction, conduit Vincent Colonna à ce jugement concernant les écrivains contemporains champions de la littérature personnelle : « C’est de la littérature de manufacturiers, la reproduction d’une formule éprouvée, même s’ils s’en défendent ou l’ignorent, invoquent une divinité appelée “écriture” pour couvrir leur faiblesse. » Il faudrait peut-être nuancer le propos. La liste des auteurs pratiquant une forme ou l’autre de l’autofiction, de l’aveu même de Colonna, donne le vertige.
On ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac : Christine Angot, Marguerite Duras, Guillaume Dustan, Hervé Guibert, Michel Houellebecq, Régine Deforges, Chloé Delaume, etc. Je laisserai au lecteur le soin d’aller plus avant. Il trouvera dans l’ouvrage de Monsieur Colonna informations, hypothèses de travail, un regard riche et inventif, une liberté d’allure qui lui fera chevaucher les siècles dans une allégresse généreuse, mariant Lucien à Ignace de Loyola ou Queneau, Dante, Proust, Gombrowitz, Leiris, Céline, Vargas Llosa, etc. Mais l’important à mes yeux n’est pas là malgré le plaisir que j’ai pris à ce brillant exercice. Sans outrecuidance, il nous invite à relire les auteurs du passé et à replacer dans l’histoire littéraire les différentes formes d’autofabulations regroupées aujourd’hui sous le pseudo-genre d’autofiction : tradition fantastique (Dante, Borges, Cyrano de Bergerac), tradition spéculaire (Rabelais, Cervantès, Italo Calvino), tradition biographique (Rousseau). Cette dernière, explique-t-il, a donné « le roman autobiographique, genre disqualifié de Flaubert à Blanchot, puis remis au goût du jour sous le nom d’autofiction, à l’heure de l’exposition publique de l’intimité et la téléréalité ». Il y a quelques décennies, on ne pouvait parler de littérature. On ne s’occupait que d’écriture et de texte. On préferait dire fiction plutôt que roman… L’écrivain était un « travailleur du signifiant. » Aujourd’hui on se surprend à regretter l’absence de souci théorique comme de culture chez beaucoup d’écrivains. Mais la référence à l’autofiction marque le désir d’en finir avec une certaine littérature, dont Blanchot, selon Vincent Colonna, est l’un des magnifiques représentants, une littérature sur « rien, une littérature qui ne devait ressembler à rien de réel, une littérature du sublime ». Voilà l’un des enjeux - à discuter - du livre de Vincent Colonna. Il analyse un phénomène journalistique qui d’un mot savant, un néologisme, fait « un genre littéraire litigieux » (Michel Contat).
L’autofiction contemporaine n’est jamais que le retour à la « littérature vécue », à l’autobiographie. On a seulement changé l’étiquette pour mieux vendre la marchandise. Or Colonna montre que la « fiction de soi » renvoie à une « multitude de postures littéraires ». Autofiction et autres mythomanies littéraires est l’œuvre d’un écrivain. Vincent Colonna est un baroque. Il aime les masques, et c’est toujours masqué qu’il s’avance ou se détourne pour nous égarer ou nous surprendre. La lecture de son ouvrage m’a incité à regarder de près ses autres productions. J’ai lu son premier roman Yamaha d’Alger qui dessine la figure légendaire de Hocine Dihimi - dit Yamaha - assassiné en 1995. Yamaha « sportif fervent, supporter charismatique, comique populaire, patriote sans illusions, leader sans parti, sage méconnu et pour finir symbole national. » Puis, je me suis laissé emporter par Ma vie transformiste, qui, lui aussi, raconte une aventure quasi initiatique, souvent rocambolesque et parodiant le roman policier, dont le décor, encore une fois, est l’Afrique. Diane et Philippine passent leurs vacances au Bénin. Philippine disparaît, sans donner d’explications. Diane part à sa recherche. Le titre du roman m’avait intrigué et retenu. Transformiste ? « Etre fabuleux qui change à volonté d’apparence et d’identité. Exemples : caméléon, acteur, agent secret, Fregoli. » Fregoli ? Il me semblait que déjà, dans son étude sur l’autofiction, il en était question. En effet. Cet homme de spectacle, lancé par le futuriste Marinetti, en 1917, « invente une forme de théâtre pour représenter directement ce désir de métamorphose ; comme Monsieur Stéphane Mallarmé tenta dans un poème total de donner l’essence de la littérature et même de tout livre, j’ai appelé mon art : le transformisme. » Dans ses « comédies métaphysiques » il jouait tous les personnages comme Vincent Colonna dans ses romans. Avec Autofiction et autres mythomanies littéraires il a écrit son art poétique.
Jean Ristat

(1) Galilée. Vincent Colonna, Autofiction et mythomanies littéraires, éditions Tritram, 21 euros. Yamaha d’Alger, éditions Tristram, 10, 52 euros. Ma vie transformiste, éditions Tristram, 18,29 euros.

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17 novembre 2004 3 17 /11 /novembre /2004 08:54
Elle-ne-pleure-pas-elle-chante.jpgEric Corbeyran, Thierry Murat
Album 
Paru le : 17/11/2004
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
ISBN : 2-84789-176-5
EAN : 9782847891768
Nb. de pages : 101 pages
Poids : 640 g
Dimensions : 20,5cm x 26,5cm x 1,5cm
" Il est de ces textes que l'on n'écrit pas mais que l'on crie.
De ces textes que l'on a portés si longtemps qu'ils sont indissociables d'une partie de votre âme. C'est le cas d'Elle ne pleure pas, elle chante. Un texte intérieur et intime. Pourtant, ce texte, Eric et Thierry vous avez su, je ne sais comment, le porter avec moi et mieux encore, le faire vivre autrement. [...] A présent, je ne suis plus seule. "

Autres billets sur Elle ne pleure pas elle chante par Eric Corbeyran & Thierry Murat
Elle ne pleure pas elle chante vu par Yaneck Chareyre
Film – Elle ne pleure pas elle chante de Philippe de Pierpont

 

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9 novembre 2004 2 09 /11 /novembre /2004 12:09
Pauline, la petite fille âgée de quatre ans de Philippe Forest a été emportée par un cancer en 1996 et cette tragique épreuve hante depuis cette année-là le travail de l'écrivain. La douleur, le désespoir, la tristesse, la solitude, la lutte, le deuil, la survie, la vérité, le langage, le réel, l'écriture, la littérature,... L'auteur sait par "expérience" (au sens de Georges Bataille) de quoi il parle et il sait comment les communiquer dans de remarquables récits personnels d'une grande élévation qu'il recouvre pudiquement et pour faire simple du mot de "roman". Plus précisément selon ses théories "d'autofiction", de "roman du Je", le Moi autobiographique de l'auteur qui raconte son existence n'existant jamais que comme fiction. Selon Philippe Forest, toute vie est un roman et par conséquent seul le roman sait dire la vie. Tel fut le cas pour L'Enfant éternel et pour Toute la nuit, "romans" donc écrits lors de ses années d'exil endeuillé au Japon.

Aujourd'hui, huit ans après sa profonde blessure personnelle, Philippe Forest porte encore un roman comme un rêve d'enfant toujours renouvellé à travers l'écriture la plus exigeante qui permettrait d'atteindre l'indicible vérité du réel et de vaincre la mort. Entre Tokyo, Kyoto et Kobe, à travers le portrait de trois artistes japonais (le poète Kobayashi Issa, le romancier Natsume Sôseki et le photographe Yosuke Yamahata), son roman Sarinagara entraîne le lecteur dans l'histoire et la littérature japonaises à la recherche du sens de ce rêve d'enfant. Au Japon "sarinagara" signifie "cependant" ou "pourtant", et le titre du livre s'inspire d'un haïku de Kobayashi Issa (1763-1827) qui vécût lui aussi la perte d'un enfant et écrivit sa vision du néant dans un court poème qu'il termina par ce dernier mot énigmatique suspendu dans le vide: "sarinagara".
        Oui, tout est néant
        passage, vapeur, silence
        cependant

Voilà, tout est dit en un mot. Cette littérature zen du bout du monde qui influença si fortement les travaux de recherche de l'auteur est le meilleur vecteur pour exprimer tant l'infini dénuement de la mort que le désir infini de la vie. Le lecteur rêveur pourra en saisir toute la délicatesse et la fulgurance dans ce magnifique roman qui est tout aussi bien poème, essai et récit intime d'un chemin de vie.
Philippe Forest est né en 1962. Docteur ès Lettres, diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris, il a enseigné la littérature française à Cambridge, a vécu et travaillé au Japon et est actuellement professeur de Littérature comparée à l'université de Nantes. Il collabore à plusieurs revues, en particulier à Art Press, en tant que Critique littéraire, d'Art et de Cinéma. Il a publié deux romans, L'Enfant éternel (prix Femina du Premier Roman, 1997) et Toute la nuit (1999), ainsi que plusieurs essais sur la littérature contemporaine, notamment Histoire de Tel Quel (1998), Philippe Sollers (1999), Le roman, le Je (2001), Le roman, le réel (1999), Oé Kenzaburô (2001), Pour un autre roman japonais (avec Cécile Sakaï, 2004) et Raymond Hains, uns romans (2004).

Copyright © Noël Blandin / La République des Lettres, mardi 09 novembre 2004
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4 novembre 2004 4 04 /11 /novembre /2004 16:02
N° 2087 – semaLogo-Nouvel-Obs.com.jpgine du Jeudi 4 novembre 2004
Anne Crignon
Lancée en 1977 par Serge Doubrovsky, l'autofiction, ce mot-valise, est devenue un genre littéraire que récusent la plupart des écrivains à qui l'on reproche de trop se pencher sur leur nombril. Et pourtant deux essais montrent aujourd'hui que cette littérature du moi est l'une des plus intéressantes d'aujourd'hui. Anne Crignon a enquêté.
Le tour d'un nombril en 80 mots, disent les sceptiques. Un truc à la Montaigne, avancent les autres. Etre soi-même la matière de son livre ? Une fois qu'on a dit ça, on n'est guère avancé. Autofiction est un mot qui traîne. Par chance, deux essais paraissent pour définir les contours de cet insecte protéiforme. Quelques thèses sont en cours. On a même rencontré à Concarneau une chercheuse penchée sur Claire Castillon, célèbre depuis qu'elle a rassemblé dans une autofiction intitulée « la Reine Claude » les débris de son cœur saccagé par PPDA. Faudra-t-il déclarer l'autofiction espèce protégée ? Car la notion est malmenée, à commencer par les éditeurs. Même chez Stock, gros pourvoyeur du genre avec les œuvres complètes de Christine Angot et les malheurs trois fois réimprimés de Justine Lévy, l'affaire est classée sans suite. « Je n'aime pas les genres, c'est de la littérature ou ça n'en est pas, dit le directeur, Jean-Marc Roberts. Parler d'autofiction, c'est comme dire roman policier ou roman érotique, ça n'a pas d'intérêt. » Chez Grasset, on sèche un peu. « Euh… c'est un genre hybride indéfini, tente un éditeur. Il accompagne le voyeurisme contemporain, on l'utilise par défaut. »
Une visite dans une librairie des Grands Boulevards parisiens montre que le lecteur flotte, quand il n'est pas exaspéré. « C'est quoi ce truc ? », demande Hélène, qui aime surtout les polars. « Angot and Co », lui répond un autre lecteur. « L'autofiction, c'est : "Je vais vous raconter ce qui se passe au fond de moi" », dit une passante. « Une espèce de tarte à la crème, une catégorie à la con avec Angot et tout ça », grogne une gothique au bonnet noir. « L'enfer sur terre, c'est désastreux, c'est "la Vie sexuelle de Catherine M.", mais on s'en fiche de sa vie », poursuit une apprentie comédienne venue glaner des alexandrins. Quant aux premiers intéressés, tous les écrivains embarqués de force dans cette galère lexicologique pour avoir trop bien mélangé le vraisemblable et l'invraisemblable, ils regardent avec dégoût la bestiole se poser sur leur œuvre.
Les victimes de cette appellation d'origine mal contrôlée sont nombreuses à Catherine Cusset, Chloé Delaume, Christophe Donner, Guillaume Dustan, Annie Ernaux, Philippe Labro, Philippe Djian, Richard Morgiève, Camille Laurens, Michel Houellebecq, Paul Nizon, Dominique Rolin, plein d'autres… Certains tentent en vain de s'en débarrasser, à commencer par Christine Angot devenue malgré elle avec « l'Inceste » ou « Pourquoi le Brésil ? » chef de file de la « fictionnalisation » du moi. « Pourquoi est-ce que tout d'un coup on m'a baptisée ? Je fais des livres qui sont des romans. La question de l'autofiction ne m'intéresse pas, cette question n'est pas intéressante, c'est tellement magnifique de faire de la littérature, autofiction ou non. Ce n'est pas la question, la question, c'est de savoir si on comprend ce qu'on vit. » « Christine Angot ne fait pas d'autofiction, elle essaie d'affronter ce qui a lieu », dit Grégoire Bouillier, auteur l'an dernier d'un premier roman insolemment titré « Rapport sur moi » (Allia), ce qui lui a valu d'être immédiatement convié de force au club. Pour lui, l'autofiction est un marché, au même titre que la téléréalité. Catalogué lui aussi depuis « Chaos », Marc Weitzmann ferait volontiers la peau à ce cliché désincarné. Serait-ce que les journalistes distribuent trop vite les cartes d'adhérent ?
« Le mot est très frappant, il est comme un aimant », commente Pierre-Louis Rozynès, ex-chroniqueur au magazine littéraire « Campus» . Dans la presse, l'autofiction est cette grosse commode bourrée à craquer, en bordel, mais pleine de charme. On y trouve de tout. Du meilleur (Marie Nimier, Charles Juliet) au grand-guignol, quand un auteur autofictionne en string sur la couverture de son livre. Les journalistes qui ouvrent et ferment les tiroirs ne savent pas toujours de quand date le meuble (« Heu, ça existe depuis quatre, cinq ans, c'est ça ? », demande un critique), mais ça ne les empêche pas de passer l'encaustique avec amour. Cette rentrée, étant donné que Christine Angot, « pour la première fois n'a pas fait d'autofiction » "événement national", c'est Philip Roth qu'on pousse dans l'armoire avec « la Bête qui meurt » (Gallimard). Et hop ! Il en fallait un. Roth ne se formalisera pas car the surfiction fait des siennes aussi dans la presse anglo-saxonne.
L'éditeur le snobe, l'écrivain le récuse, le journaliste le galvaude, le lecteur s'en fout. Fâcheux destin pour un mot qui, en réalité, n'est pas si creux. Car l'autofiction a son histoire. Le mot a été lancé en 1977 par Serge Doubrovsky. L'écrivain l'invente lorsque les Editions Galilée qui s'apprêtent à publier son récit le plus intime, « Fils » (Folio), lui passent commande d'un texte pour la quatrième de couverture. « Autobiographie ? Non, c'est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie, et dans un beau style. Fiction d'événements et de faits strictement réels ; si l'on veut : "autofiction" », écrit-il, fin stratège, pour se démarquer des vieilles autobiographies plan-plan à la papa et surtout mal écrites. Il n'imagine pas que le Larousse et le Robert se disputeront trente ans plus tard la définition de son néologisme, encore moins que celui-ci embarrassera des écrivains tel le vieux sparadrap du capitaine Haddock en partance pour Sydney. « Sa fortune prouve que le mot avait besoin d'exister », dit aujourd'hui l'intéressé.
Quoi qu'il en soit, le substantif est lancé. Il infuse pour donner son plein arôme au milieu des années 1980 quand paraissent les confessions dessalées d'Hervé Guibert et que la presse s'interroge sur un ami qui ne lui a pas sauvé la vie. Puis l'autofiction hiberne et réapparaît en 1997 au front d'une virago qui déboule dans la vie littéraire avec « Sujet Angot » et une force de frappe stylistique incontestable pour donner du sens à son chaos intérieur. Désormais l'autofiction a trouvé son effigie. Mais l'effigie ne veut pas, non, non, être une effigie, ça n'est pas la question, effigie jamais, je ne mange pas de ce pain-là, jamais, jamais, jamais. C'est dans ce contexte brouillon que deux défenseurs se présentent, déterminés à rendre à l'autofiction ce qui lui appartient : de la dignité, un contenu, une filiation. Pris de fascination pour toutes formes de « littératures personnelles », Philippe Gasparini, qui officie comme secrétaire de mairie à Plan-de-Baix et Suze-sur-Crest (dans la Drôme), a repris des études, poussé l'aventure jusqu'à la thèse, avant de publier au printemps dernier une percutante apologie du genre intitulée:  « Est-il je ? ». Pour lui, l'autofiction est « l'aspect le plus intéressant de la littérature d'aujourd'hui de par sa spécificité par rapport aux autres littératures étrangères ». Pourquoi tant de haine alors ? « Le problème, c'est le besoin de l'écrivain de parler de lui-même. Ce n'est pas considéré à première vue comme de la littérature, car parler de soi a été proscrit par la culture pendant longtemps. » Pour lui, l'autofiction pâtit de l'héritage culturel chrétien dans lequel le moi est une pauvre chose gluante et haïssable. Victime de terrorisme intellectuel ? Oui, tout comme le fut jadis l'autobiographie violemment prise à partie par des auteurs sacrés : Pascal moquant les « Essais » & « Le sot projet de Montaigne » ; Valéry dédaignant ce pauvre Stendhal à propos de la « Vie de Henry Brulard ». Vincent Colonna est d'accord. L'auteur de « Ma vie transformiste » qui, dans « Autofiction & autres mythomanies littéraires » apparaît comme l'avocat surdoué de ce néologisme ajoute : «Flaubert comme Proust ont répété que parler de soi, c'est la facilité. Selon eux, on est emporté par la complaisance, le plaisir de disserter sur soi-même ; au niveau stylistique, comme artistique, on ne se maîtrise plus. » Et voici les écrivains coincés pour les siècles des siècles, condamnés à faire semblant de ne pas parler d'eux. « Le terme d'autofiction est devenu péjoratif parce qu'on pense souvent que c'est un procédé purement narcissique, dit Justine Lévy, héroïne mal assurée de "Rien de grave" (Stock). Or le travail sur soi n'est pas forcément une écoute de soi. Mon je est un je ouvert, c'est à la fois moi, nous et quelqu'un qui n'existe pas.»
Même le précurseur du «récit de soi-même», comme dit joliment Gasparini, un certain Rousseau eut du mal à faire admettre la nature de ses « Confessions » ; l'autobiographie ne va en effet apparaître dans le champ littéraire et s'imposer comme genre que dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais en gardant sa dimension taboue et péjorative, qui sera comme un appel à l'invention d'un nouveau vocable.
D'ailleurs, dès 1950, Claude-Edmonde Magny promeut dans les journaux la notion de « mise en abyme », Philippe Lejeune lance en 1975 celle d'« espace autobiographique » (Seuil), et Jacques Lecarme en 1997 son pléonastique « récit vrai ». «Les écritures du moi ont toujours été critiquées, poursuit Philippe Gasparini, mais en plus l'autofiction se permet de mélanger des genres. » Il devenait donc opportun de trier dans tout ça, ce que fait pertinemment Vincent Colonna, offrant à la réflexion de nouveaux outils. Il faudra désormais compter avec l'autofiction fantastique (c'est Dante descendant en enfer), l'autofiction biographique (le retour à l'enfance de Jules Vallès), l'autofiction spéculaire (Don Quichotte en quête de son auteur) et l'autofiction intrusive & Balzac interpellant sa lectrice dès les premières pages du « Père Goriot ».
« Jusqu'à présent les tenants d'une esthétique impersonnelle dominaient la vie littéraire et l'Académie, poursuit-il. L'esthétique de Valéry et Flaubert fait la loi depuis un demi-siècle. » Quelque chose serait en train de craquer qui mène vers la réhabilitation des deux genres. L'autobiographie ou la noble utilisation de l'expérience vécue comme matériau littéraire. Et l'autofiction, allégée en complexes, qui prend son sens dès lors qu'un écrivain se met en scène, se projette pour se réinventer, s'idéaliser, se diaboliser, « quitte à se faire aimer ou haïr », précise Serge Doubrovsky. Après avoir observé avec délectation depuis vingt-cinq ans les bonheurs et les infortunes de son mot, l'inventeur enfin glorifé mûrit un essai intitulé « Autofiction, les points sur les i ».
Anne Crignon
« Est-il je ? Roman autobiographique et autofiction », par Philippe Gasparini, Seuil, 390 p., 26 euros.
« Autofiction & autres mythomanies littéraires », par Vincent Colonna, Tristram, 242 p., 21 euros.

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Published by Anne Crignon - dans Presse
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15 octobre 2004 5 15 /10 /octobre /2004 11:27

logo-cnrs.gifC’est par l’angle des catégories symboliques, des systèmes d’alliances et de lois sociales que l’inceste a, jusqu’à présent, été abordé de façon privilégiée en anthropologie. Lorsqu’une enquête ethnographique est menée, elle porte donc sur l’interdit de l’inceste, c’est-à-dire sur la façon dont, localement, cet interdit est décliné.

Je propose de renverser la procédure, et de faire une anthropologie de l’inceste construite à partir de l’expérience qu’en ont les personnes qui l’ont vécu. Une approche centrée sur les actions, à l’échelle de l’individu et à l’échelle de la famille, permettra d’abord de déterminer la variabilité des situations incestueuses et de décrire comment s’inscrivent les dispositifs dans l’histoire des familles, c’est-à-dire s’ils se répètent ou se modifient aux différentes générations. En combinant cette première exploration à une approche centrée sur les discours, il s’agira aussi de produire un savoir endogène sur la question, qui soit celui des personnes qui ont vécu l’inceste.

Enfin, toujours en partant d’une ethnographie fine mais en portant l’analyse à l’échelle plus large du rapport de la société à l’inceste, il s’agira d’étudier l’évolution du traitement des affaires d’inceste par les institutions nationales. Il s’agira aussi de décrire le processus de mobilisation d’une catégorie de population que réunit le fait d’avoir été agressé sexuellement dans l’enfance.

En proposant un projet de recherche qui s’assigne pour objectif la description la plus fine possible des histoires familiales incestueuses, l’intérêt principal consistera à pouvoir historiciser et sociologiser les situations incestueuses. L’enquête ethnographique devra permettre de répondre aux questions suivantes : Comment se dit l’inceste (étude comparée de la terminologie, du point de vue des locuteurs : violeur, magistrat, médecin, victime, parents, pour parler de l’inceste) ? Comment s’organise la parenté et comment se font les choix matrimoniaux dans les familles incestueuses ? Comment se construit la mémoire familiale des familles incestueuses ?

D’un point de vue épistémologique, il s’agira de caractériser ce qu’est l’inceste, qu’on ne peut pas appeler une pratique sociale ; il faudra établir de quel registre des sciences sociales l’inceste relève, avec son dispositif et le non-discours social qui l’accompagne, et avec une prévalence apparemment inchangée, quels que soient les programmes de protection de l’enfance, et quels que soient les sociétés et les périodes étudiées.

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par Dorothée Dussy - 15 octobre 2004

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