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  • : Autofiction Inceste Résilience
  • : SAUVER NOTRE VIE est une forme de devoir que nous avons chacun à l'égard de nous mêmes. Le travail d'autofiction après les viols par inceste peut-il faire œuvre de Résilience ?
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26 août 2009 3 26 /08 /août /2009 13:59

Fractal goutte détouréeSecond recueil

Note d'intention

Serait-il possible de nouveau de faire abstraction de l’indélicatesse originelle, c’est‑à‑dire celle de l’abandon de Georg ? Faudrait-il l’absoudre parce qu’il était connu et remarquable ? Camille ne lui donnerait pas le droit de taxer d’indélicatesse le récit de leur histoire en ne lui permettant pas de voir le jour. En effet, elle croyait au pouvoir des mots qu’elle jetait sur la feuille de papier en malaxant les inférences que ces quinze dernières années avaient accumulées. Humiliée et éconduite, c’était la seule manière de se venger, en gardant la tête haute, avec un texte amoureusement concocté.


Dans la chambre de Georg, à Kleinestadt, alors qu’elle s’appliquait à une broderie d’un Mandelbrot set fauve sur un pull kaki, et lui s’attelait à sa thèse, on entendait au moins une fois par jour Carmen de Bizet. Ces jours-là, comment auraient-ils pu imaginer que la Habanera résonnerait vingt ans plus tard, menaçante et grave :

L'amour est enfant de bohème

Il n'a jamais, jamais connu de loi

Si tu ne m'aimes pas, je t'aime

Si je t'aime, prends garde à toi

Si tu ne m'aimes pas

Si tu ne m'aimes pas, je t'aime

Et si je t'aime

Si je t'aime, prends garde à toi

Camille voulait s’arracher au malheur subi, dans l’anonymat, par les générations de femmes qui avaient précédé la sienne. Nulles n’avaient eu ou pris le droit d’expliquer leurs sentiments et leurs aspirations puis ce qu’elles voulaient en faire. Leurs hommes avaient imposé les leurs et Georg n’avait pas échappé à cette règle tacite. Par le livre, Camille insistait sur ce « choix subi », la liberté qu’elle avait acquise et qui lui donnait enfin le droit de le lui expliquer.


L’infinie douleur de sa souffrance était le point de départ de sa création. Le cancer était la matérialisation indolore de son supplice. Pouvant s’hypnotiser elle faisait abstraction de la douleur, mais pas de la souffrance. Le recueil prenait corps quand elle écrivait : Non ce n’est pas fini ! Le cancer ne pouvait l’emporter maintenant, il restait tellement à écrire. Avec l’esprit tragique, elle ne vivait que des tragédies. La beauté avec le plaisir étaient ses auxiliaires pour devenir plus grande et plus humaine avec le malin plaisir qu’elle éprouvait à façonner sa sphère intérieure. Camille se devait d’apaiser sa souffrance qu’elle écrivait à l’imparfait, car elle aimait ce temps irréversible, plongeant dans la mélancolie et emprunt de nostalgie, mais aussi parce que, pour elle, le temps n’était pas achevé, parce qu’il soulignait sa souffrance. Il se poursuivait dans le présent et il le prolongeait. Le présent, un « arrêt sur mémoire » segmentait le temps qui glissait encore et encore intangible. L’imparfait était palpable. Contrairement à l’idée qu’il fallait oublier le passé, parce que le troupeau oublie le passé, elle patouillait ses histoires imparfaites. Bien sûr qu’elle voulait lâcher prise, en revanche pour retenir ce qui lui échappait, elle écrivait.

Extraits d’un tapuscrit en cours : Interdits ordinaires.

Autres billets écrits par E.T. Interdits ordinaires
 
Premier recueil – Passé
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12 août 2009 3 12 /08 /août /2009 10:35
Fractal goutte détourée  Premier recueil : Le passé
Première partie :  Le bonheur
Chapitre IV : Une larme trop tard

4ème partie
: Georg, spectateur qui s'endort

L'Emission "Médiations"

Camille avait subi le dernier viol paternel à l’âge de vingt-quatre ans, alors qu’elle en avait vingt-huit lors de l’émission. Il était donc possible de poursuivre dans la dénonciation du crime, mais jusqu’à vingt-quatre ans ? Le viol n’était pas explicable, comme s’il avait dû prendre fin à dix-huit ans, pour sa majorité. Elle seule parlait d’emprise et on lui faisait comprendre qu’elle divaguait. De toutes parts, on ne cessait de lui répéter que le public n’était pas prêt à entendre ses quinze ans de terreur, elle ne pouvait que passer pour menteuse.


Tant les journalistes que le collectif avaient imposé à Claude d’éluder cette question de la prescription. Les avocates avec lesquelles travaillait le collectif n’avaient pas envie pour l’instant de s’attaquer à cette question trop précoce. Qu’il était lourd à porter cet implicite « tais-toi parce que tu n’as pas le courage de porter plainte. » Pour servir la cause et réclamer vengeance, ce qui n’était pas dans le tempérament de Claude qui soutenait que cette non-prescription la protégeait, car après ses apparitions télévisées, une possible plainte pour diffamation ouvrait sur un procès pour crime dont elle répugnait à être l’instigatrice.

 

Elle n’avait aucune idée d’un procédé pour assembler les preuves indispensables à la justice. Elle devait d'abord prouver qu'il y avait eu viol, c'est-à-dire qu'il y avait eu une pénétration obtenue sous la menace, la contrainte ou la surprise. Comme les abus sexuels avaient duré sur plusieurs années, elle pouvait d'emblée oublier la surprise. Quand à la menace, même quand il y en avait le plus souvent, elle était verbale, donc impossible à prouver. Et dans la mesure ou l'emprise psychologique et affective ne sont pas reconnues comme des contraintes, impossible donc, d'en amener la preuve. Impossible de prouver qu'il y avait eu viol, donc impossible de faire valoir les circonstances aggravantes. Elle répugnait à participer à cette justice pénale qui réagit sur le mode du tout ou rien.

 

On ne savait encore trop rien sur le viol par inceste pour se permettre d’imposer une sanction pour ce crime sans témoin et sans traces. La vindicte populaire était trop empreinte de stéréotypes… et la manipulation des victimes, elle y pensait souvent, même pour la cause et elle se savait aussi trop fragile et manipulable. Et que deviendrait-elle, dans quelle errance autre entrerait-elle une fois que par des condamnations, elle aurait cassé le peu qu’elle avait : sa grand-mère, ses sœurs ? Elle n’aurait plus ni père, ni mère, ni dignité pour garder un semblant de légitimité au sein de la famille au sens large. Elle ne pouvait compter sur Georg qui se prétendait amoureux et qui la trompait, pas compter non plus sur les militantes qui ne la comprenaient pas et n’étaient pas là comme effet placebo à une famille. Pas de place dans la société, elle n’était rien et le savait. Pas vraiment utile de cassé tout, mieux valait, pour sa santé mentale, garder un fil.


Elle restait partagée entre la compréhension et la condamnation. Elle voulait assumer les deux. Comprendre en ayant le sentiment de ne plus condamner comme ça aurait du être ou condamner sans rien comprendre. Les deux ensemble, c’était toujours son souci envers les hommes et leur animalité. C’était difficile parce que Georg lui avait lu dans les Extrait des Carnets que Leonard De Vinci avait écrit : « Qui néglige de punir le mal, le cautionne. » Elle ne comprenait pas du tout le message de cet être qui se voulait humaniste et universel. Encore un truc à l’envers.

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12 août 2009 3 12 /08 /août /2009 07:00
Fractal goutte détouréePremier recueil
Chapitre 4
Première partie
Militantisme
Cette année 1988 serait pour elle une grande avancée personnelle. Comme une gamine, elle voulait un diplôme, presque comme Georg, pour lui faire honneur, car elle n’avait pas de diplôme de fac, parce qu’elle n’avait pas pu et pas choisi cette voie. Camille pouvait faire ses visites guidées en même temps que les cours de l’École du Louvre et subvenait donc à ses besoins. En passant ses examens à l’arraché, avec de grands coups de chance et beaucoup de destruction aussi, il lui arriva des incidents étonnants.

En cours de préhistoire, elle avait eu comme sujet : l’armement offensif et défensif à l’âge du fer. Qu’avait-elle fabriqué pour rendre une copie de huit pages bien documentée – elle connaissait très bien le musée de Saint-Germain-en-Laye, le haut lieu de conservation des armes de l’âge du fer – pour concocter un hors sujet au point de se payer un zéro virgule cinq sur cinquante ?
Camille réitérait ainsi son échec après celui du baccalauréat de français pour lequel elle avait opté pour un commentaire de texte sur Le Grand Meaulnes. Quel enchantement ! le mirage de l’amour inaccessible et elle se souvenait d’avoir été là, d’avoir vu Brigitte Fossey lorsque Jean-Gabriel ALBICOCCO était venu tourner son film dans l’école juste en face de la maison de ses grands-parents. Pour sûr, ce n’était pas elle qui passait l’examen, mais l’autre qui inventait un autre commentaire. Il y avait celle qui fantasmait et l’autre qui luttait. Bien évidemment qu’elle connaissait le texte par cœur, qu’avait elle bien pu raconter pour ramasser un quatre sur vingt, coefficient quatre. Irrécupérable ! Camille ne se souvenait pas de ce qu’elle avait écrit, et en sortant, elle était plutôt contente d’elle.
La sentence était tombée un mardi de juillet alors qu’elle était en Allemagne chez ses parents. Elle était toujours surprise en revoyant ses copies de constater des hors sujets flagrants et tellement proche de son sentiment personnel. Plus tard, pour une examen de catalogage Dewey le titre du livre à cataloguer sera : Vivre avec un déprimé. Le commentaire du correcteur à la réponse de Camille : « Vous ne pouvez combiner deux indices principaux, que lorsque la table vous en donne l’instruction ». Camille s’était mêlée de trouver aussi important le fait de vivre que celui d’être déprimé. En l’écrivant, elle ne s’était rendu compte de rien. Ce fut encore un zéro.
Alors qu’elle avait entrepris de monter un dossier de presse sur la prescription du viol par inceste, elle n’avait pas noté qu’il y avait là trois mots clés : prescription, viol et inceste. Pour ce travail un seul mot clé était demandé. Elle eut encore un quinze sur quarante hors sujet. Le dossier était cependant parti à l’assemblée nationale pour aider sa députée à décider du vote qu’elle aurait à faire.
C’étaient des cours travaillés dont il ne restait rien le jour de l’examen, ou même cette page blanche qu’elle avait noircie la veille et qu’aujourd’hui elle lisait froidement pour la première fois comme une correctrice. L’oubli, le vide intérieur, vierge de tout : de savoir, d’histoire, de passé, de mec. Surmonter ces mauvaises notes inexistantes lorsqu’elle travaillait avec des groupes toujours brillants car elle savait choisir ses partenaires et savait les motiver, mais catastrophiques lorsqu’elle jouait une partition en soliste. Le questionnaire à choix multiples final devait lui permettre d’arrêter de tout oublier ; il restait forcément des traces d’une année d’étude. Arrête d’être morte, tu n’y peux rien, tu es encore en vie. Laisse ta tête ouverte, ne réfléchis pas, tu l’as déjà fait, ne te bousille pas. Elle sera à toi toute seule cette note. Appuie-toi sur cette colère à laquelle tu as droit, celle de n’avoir jamais eu de diplôme et conclue brillamment : trente-huit sur quarante.

La fac c’était avant et ça avait été un échec. Camille avait choisi l’anglais étant donné qu’elle revenait de Boston et qu’elle se débrouillait bien, mais elle n’avait pas encore assez d’estime d’elle-même pour arriver à réussir ses examens. Pas de légitimité pour avoir le droit d’être là. Une impression de ne pas y être. S’évaluant trop nulle pour se permettre d’être brillante, la grande conséquence du viol pour elle, était celle-là : trop nulle. Un truc incroyable que d’aucuns ne pouvaient comprendre.
Georg était à cent mille lieux de soupçonner ce problème. Aidant pourtant, il l’interrogeait sans comprendre vraiment ce qu’elle fabriquait. Camille lui faisait un bel exposé sur un texte de Shakespeare, qu’ils travaillaient ensemble, et comme elle commentait son travail en cours, elle obtenait un honorable seize sur vingt. Pourquoi, avec le même texte pour les partiels, ramassait-elle un deux sur vingt éliminatoires ? Camille compromettait une possible réussite, le poids de la mésestime d’elle-même était encore trop lourd.
Extrait d’un tapuscrit en cours : Interdits ordinaires.

Autres billets écrits par E.T. Interdits ordinaires
 
Premier recueil – Passé
Premier recueil – Première partie : Le bonheur
 
Chapitre IV : Une larme trop tard
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8 août 2009 6 08 /08 /août /2009 12:44
Fractal goutte détouréeSecond recueil
Le cancer sans crier gare


Campée sur une définition médicale elle se rassurait : « Tumeur maligne due à une multiplication anarchique des cellules d'un tissu organique. » Elle intellectualisait et cherchait des métaphores : « Emprunté au latin cancer "écrevisse, crabe" » Elle avait la trouille et ne cessait de s’invectiver intérieurement.

« Oh, tu nous casses les pieds avec ton "jus de crâne" ! Moi je suis d’accord avec Sartre : "La littérature moderne, en beaucoup de cas, est un cancer des mots."
–    Quant à la quatrième constellation du Zodiaque, et le Tropique du Cancer, tu en fais quoi ?
–    Parce que Georg est du signe du Cancer ?
–    Parce que mon cerveau essaye de tuer mon cœur.
–    Ça, ma vieille, c’est le syndrome du cœur brisé, mais tu exagères, ça fait dix ans, avec le temps ?
–    Le temps ne change pas la réalité. Pour moi, seules les actions changent le cours des choses. L’inertie ne crée rien de nouveau. »

La confiance en la vie était restée, pas en sa vie à elle, mais en celle de son compagnon, de ses enfants, de ses amis, de ces vies dont elle faisait partie.

Le Pavillon des cancéreux d’Alexandre Soljenitsyne l’avait marquée. Bien sûr qu’elle l’avait oublié, mais il revenait sur le devant de la scène, austère grisaille, défaite par une lumière vive de force et d’espoir. Volonté de l’homme qui résiste avec philosophie et ténacité aux tourments de la maladie et de l’histoire. C’est l’amour de toute chose, elle avait quinze ans et Marie lui avait donné ce livre qu’elle prétendait incontournable.

Extrait d’un tapuscrit en cours : Interdits ordinaires.

Autres billets écrits par E.T. Interdits ordinaires
 
Premier recueil – Le Passé
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4 août 2009 2 04 /08 /août /2009 07:49
Fractal goutte détouréeAu milieu de tout ça, il y avait les cours d’italien le permis de conduire et les horaires de fonctionnaire. Camille savait que ce n’était pas le travail de sa vie, mais son gagne-pain, sa clé pour obtenir la permission d’avoir un enfant de Georg, pour s’inscrire dans la société et retrouver le fil d’une ascendance ayant droit à une descendance. Aucune des militantes, aux fonctions bien établies, ne lui serait venue en aide pour l’obtention d’un poste plus en accord avec elle-même. Après les opérations du cancer et l’immobilité de son bras, elle avait été déclarée handicapée. Lorsqu’elle se présentait pour un emploi, personne ne faisait rien pour elle, incapable de pleurer misère et que ça se voit, bien au contraire, elle savait qu’il ne fallait pas que ça se voit parce que chaque futur employeur était un agresseur potentiel qui savait flairer sa proie et elle n’avait aucune idée pour se sortir de cet était de proie. Les femmes qui l’entouraient n’avaient pas vu qu’elle avait arrêté le militantisme après la séparation d’avec Georg et n’avaient pas compris qu’elle entrait dans une déprime invisible, donc elles l’ont laissée glisser au fond de son trou. Finalement, seule son éducation, que les autres taxaient de bourgeoise, lui avait permis de se tenir droite.
Le vingt-deux novembre 2006, Emmanuelle, présidente de l’association et médecin active au sein du planning familial, recevait l’insigne de Chevalier de la Légion d’honneur. Ce jour-là, les dames fêtaient les vingt ans du collectif dans les salons du ministère de la rue de Grenelle. Camille ne les avait pas revues depuis quinze ans, mais elle irait, juste parce qu’elle était encore en vie, parce qu’elle avait survécu à ce quatorze juillet au champ de Mars, à Briançon lorsqu’elle avait quinze ans, et que son père avait reçu la Légion d’honneur pour de hauts faits d’armes en Algérie… pour elle, il ne s’agissait que d’avoir « cassé du Bougnoule ». Il l’avait violée la veille et recommencerait le lendemain… Cette décoration n’était qu’une escroquerie à ses yeux, un « bras d’honneur » à l’honnête citoyen.
Impressionnante, très impressionnante la prise d’armes pour ce « héros » muet… on ne savait pas ce qu’il avait fait, on l’entendait sans qu’il parle. Faire la paix avec cette institution que Camille respectait, le seul legs estimable que lui ferait son père. La maison d’éducation de la Légion d’honneur serait presque un bonheur pour ses filles ; paradoxalement, un pensionnat de jeunes filles, un endroit où pouvoir se construire sans les garçons. Camille savait faire semblant. Sa retenue était, en conséquence, une douleur qu’elle avait ravalée, incapable de se protéger elle-même. Pour les autres, ses enfants, par exemple, elle y parvenait fort bien dans une douceur enfouie, quoique ne cessant d’avoir peur.
Dans les salons du ministère, il n’y avait pas ou peu de femmes qui avaient subi les viols par inceste. Il y avait des militantes, beaucoup de militantes et la ministre a demandé à celles qui avaient déjà leur décoration de venir devant. Elles étaient nombreuses. Elles avaient une belle place dans la société. Camille avait demandé des nouvelles des unes et des autres de ses sœurs du malheur : elles étaient devenues rien, entre l’intérim et le mal de dos. Elles avaient eu un espoir en entant dans le militantisme tout en s’attendant à être exploitée à nouveau – elles en parlaient entre elles et quand elles en avaient parlé aux piliers de l’association, les dames furent toute ouïe et même compréhensives et efficaces : à chaque intervention correspondait un fiche de paye. La tentation avait été grande de se servir de ces femmes qui viennent demander de l’aide, comme porte-étendard de la cause. L’éloquence de leur témoignage était telle qu’on était porté à en faire un discours social, à le transformer en un symbole qui servira à faire changer les choses, à faire condamner les responsables et même à stimuler les cotes d’écoute. Comme la personne elle-même a besoin de parler de son expérience, de raconter son drame, elle peut sembler complice de cette utilisation qui devient, au fond, un nouvel abus.
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1 août 2009 6 01 /08 /août /2009 07:57
Fractal goutte détourée  Premier recueil : Le passé

Première partie :  Le bonheur
Chapitre 4 : Une larme trop  tard

3ème partie

1989, la sortie de l'anesthésie

  Toute seule, elle ne pouvait se sortir du chantage. Claude se souvenait du dernier viol. Tout avait commencé par un petit matin prometteur sur le port du Havre. Elle était partie avec son père pour aller ramasser les tendelets pleins d’écrevisses. Au Havre, c’est là que Sartre avait écrit La Nausée. Sur le chemin, elle avait réussi à dire à son père qu’elle reviendrait moins souvent parce que Bertrand était entré dans sa vie. Il avait ralenti, ses mains tremblaient sur le volant. Il avait arrêté la voiture au milieu de centaines de conteneurs. Au rythme de son halètement, il avait rabattu le siège du passager et s’était glissé entre ses cuisses en la tenant plaquée allongée d’un bras gauche métallique. Il n’avait pas son regard laineux, ses yeux étaient plus de peur et elle avait pu les fixer. « Je n’y arrive pas ! » avait dit son père et elle riait pendant qu’il pleurait.

Elle s’était dédoublée, debout à côté d’elle-même, mais pas très loin cette fois. Ensuite, elle observait cette scène d’un homme coincée sous le tableau de bord de la voiture et elle qui le toisait. Son autre moi avait pu se dégager pour se caler dans le fond de la banquette arrière les genoux repliés sous son menton. C’était fini.

Elle était descendu de la voiture et avait tendu l’oreille. Son propre hurlement de rire qui roulait en écho métallique sur les conteneurs. L’air du large lui fouettait le sang. Elle venait d’avoir vingt-quatre ans et émergeait de quinze ans d’anesthésie.

Extrait d’un tapuscrit en cours : Interdits ordinaires.

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20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 17:45
Fractal goutte détouréeSecond recueil
Le pardon est l'apanage des grands
 
Camille ne pouvait pas pardonner tant qu’elle ne saurait pas quoi pardonner. Impossible aussi de tourner la page, car elle savait qu’ils ne l’avaient pas lue. Tant son père que Georg s’étaient tellement bien débrouillés pour lui coller tout sur le dos, qu’elle n’était pas à même de déterminer la vérité d’autant qu’elle avait sa vérité et celle-ci seule ne lui permettait pas de pardonner. Pour ces deux hommes, présenter leurs excuses aurait été un signe de faiblesse, ce que Camille acceptait tout à fait dans la vie professionnelle alors que cela lui restait insupportable et obscur au sein des relations privées. C’était encore un jeu dangereux : lorsqu’elle leur passait la parole, ils faisaient le mort. Dès lors, elle renonçait et eux se défaussaient tandis qu’elle leur tendait la main face à une maldonne.

Son père n’avait jamais fait amende honorable. Georg lui, ne cessait de demander pardon, mais pour quelle justification ? parce qu’il n’avait pas répondu à un courrier… jamais de l’avoir abandonnée.

Son père et Georg l’avaient aimée pour mieux profiter d’elle, ce qui n’était pas défendable. Ils avaient décidé de ne plus l’aimer, alors qu’elle ne pouvait pas se résoudre à ne plus les aimer. Ils se conduisirent comme des enfants mal élevés qui prennent pour jeter. La manipulation attenait aux deux premiers âges de sa vie et elle était bien décidée à ce qu’il n’en soit plus ainsi et à ne pas en porter la responsabilité à leur place. Le pardon est l’apanage des grands. Camille suivait Cosme de Médicis dans sa maxime extraordinaire : « Il nous est ordonné de pardonner à nos ennemis, mais il n’est écrit nulle part que nous devons pardonner à nos amis. » Se sachant dotée de ce privilège, même si elle ne voulait pas en user à tort et à travers, il n’aurait plus aucun sens si elle ne lui en donnait pas.

Rejet de la demande en mariage de Georg au téléphone le vingt-sept juillet 1990, non seulement parce qu’il la téléphonait, ce qui l’avait outrée, mais de plus parce qu’il n’avait à aucun moment éprouvé la moindre envie de faire amende honorable. Il s’était abstenu de s’excuser pour ses trahisons, pour ses maîtresses, pour ses petits arrangements avec la vérité et pour ses subterfuges à ses parents qui avaient entraîné Camille dans l’humiliation. Bloquée, elle ne pouvait plus avancer. Il lui aurait dit qu’il voulait présenter ses excuses alors qu’il ne l’avait irrévocablement pas fait, elle avait pu imaginer une amorce d’échange possible et le respect de ce grand Amour frappé d’un interdit ordinaire. Toujours demi-tour, incapable de dire ce qui était arrivé tandis qu’elle cultivait son sentiment de grande duperie et ne pouvait tourner la page. Refuser la possibilité d’en parler ensemble parce qu’il ne supportait pas cette vérité, celle de Camille de l’abandon et de la tromperie, la vérité qu’il avait occultée pour imposer sa réalité qu’il nommait la réalité. Comme un bébé, Camille poserait encore et encore les mêmes questions tant qu’il ne lui répondrait pas. Puis, sans jamais perdre de vue la leçon de discernement, elle s’imprégnait de l’irrémédiable. Rien désormais ne finirait jamais, Georg avait emporté tout espoir et laissé une vie détruite en tuant Camille râlant de survie à des lieues de lui, vingt ans plus tard, lui souhaitant de temps à autre, à voix haute : bonne vie !

Il lui restait encore tout un parcours à faire pour se pardonner à elle-même d’avoir rompu sans son auto consentement. Quand pourrait-elle se donner son par-don ? Elle lisait Julia Kristeva, mais ça n’avançait par : « Le pardon n’est pas un effacement : il opère une coupure dans la chaine persécutrice des causes et des effets, une suspension du temps à partir de laquelle il est possible de commencer une autre histoire.»
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19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 11:07
Fractal goutte détouréePremier recueil
Chapitre 4
Troisième partie
Emission "Médiations"

Elle regrettait de lui avoir dit que son père l’avait violée. On ne dit pas un si grand secret. En un sens, Georg l’avait trahi, n’avait rien compris et son abandon se révélait pire que le viol. La rupture se consommera lorsque, quatre ans après le dévoilement, il larguera le secret à sa mère. Non-assujetti au secret, il pouvait le larguer, mais il perdra aussi sa neutralité bienfaitrice envers Camille. En fait, celle-ci admettait une réflexion qu’elle avait entendue en réunion : « comme l’ont fait nos aînées, ne vaut-il pas mieux qu’ils ne le sachent pas et que nous, les violées, sachions ou tentions de nous convaincre que nous ne sommes pas des putains. » Le viol était un état de fait dont il s’avérait difficile de se défaire. Un mot latin : incestus qui se traduit par non chaste, impur, souillé, un mot collé, un mot qu’elle voulait impropre, mais qui la stigmatisait. Camille se répétait que la divulgation se paie un jour où l’autre. Que notre société puni ceux qui parlent et qu’il lui faudrait en passer par là. Partager le secret avec un grand amour était un espoir, une lumière ; le trahir et le remplacer par l’abandon, c’était la mort. Camille revoyait Georg affronter ses parents sur leur comportement pendant le troisième Reich, elle avait envie de lui dire de s’occuper de son comportement à lui parce qu’elle le projetait comme le mari aryen qui divorce de sa femme juive lorsque l’autorité le lui demande.

Le lendemain elle avait endossé le rôle de la victime solide devant six millions de spectateurs, mais elle savait que son tuteur de résilience s’était défilé et qu’elle devait faire avec les six millions et sans le tuteur. Elle prenait conscience de la trace plus menteuse. Elle n’était pas encore en mesure de vivre avec l’existence du viol, même si elle affirmait le contraire, mais elle ne serait plus obligée d’oublier. Cette émission avait eu lieu, elle était transcrite : Camille n’était plus une affabulatrice.
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