Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Autofiction Inceste Résilience
  • Autofiction Inceste Résilience
  • : SAUVER NOTRE VIE est une forme de devoir que nous avons chacun à l'égard de nous mêmes. Le travail d'autofiction après les viols par inceste peut-il faire œuvre de Résilience ?
  • Contact

Wikio - Top des blogs

Wikio - Top des blogs - Divers

Recherche

Ma Page sur Hellocoton

Retrouvez Auteure anonyme sur Hellocoton
29 mai 2011 7 29 /05 /mai /2011 07:56

Je-suis-debout---Cherif-Delay.jpgPage 29
Familles d'accueil

Même en me concentrant fort, je n'arrive pas à 
trouver le nombre total des familles d'accueil que j'ai 
épuisées.
J'ai le sentiment que les placements duraient 
peu.
Rebonjour la DDASS !
On confondait la cause et les 
conséquences. J'étais devenu infernal, ce qui justifiait 
encore plus le placement. Comment protester quand on 
est si petit et qu'on n'a pas les mots pour dire ?
À chaque 
fois, et surtout lorsque j'étais accueilli avec chaleur dans 
une famille, je n'avais qu'un seul but : foutre la zizanie 
chez eux. Je ne mentais pas. Je n'inventais pas des his
toires. Je jouais simplement sur les différences entre 
l'homme et la femme qui me recevaient sous leur toit. 
Je provoquais des disputes à partir de la façon dont l'un 
ou l'autre voulaient me cadrer. Puni par l'un, j'allais me 
faire consoler par l'autre.
C'était plus fort que moi, je ne 
pouvais m'empêcher de chercher à détruire la famille 
d'accueil qui m'offrait ce que je n'avais jamais connu. 
En disant cela, je sais que j'offre un prétexte à tous ceux 
qui m'ont diffamé : « Vous voyez bien qu'il est manipulateur », etc. De toute façon, aux yeux de ceux-là, tout 
est blanc ou noir et moi je ne peux être qu'un mythomane. Mais moi, j'ai besoin d'être sincère. De savoir 
qui je suis. Je nais à la vie avec vingt et un ans de retard. 
Je n'ai pas le temps de tricher.


Autres billets sur le livre Je suis debout de Chérif Delay
1/ Outreau – Je suis debout par Chérif Delay
2/ Autofiction, dans "Je suis debout" de Chérif Delay
3/ La responsabilité du suicide de l'un des acquittés d'Outreau 
4/ La suite, je l'ai vécue comme pendant les viols. Dissocié. J'étais à la barre, mais totalement absent
6/ J'adressais des messages confus que j'imaginais 
suffisamment clairs par Chérif Delay dans Je suis debout

Repost 0
Published by Chérif Delay - dans Victime
commenter cet article
27 mai 2011 5 27 /05 /mai /2011 07:32

Logo-la-La-Plume-d-Aliocha.jpg21 mai 2011

On ne parle pas de la victime, dit-on ?

Mais on ne fait que cela depuis le départ !

C’est elle et personne d’autre qui est à l’origine de cet immense fracas. Mais d’elle on n’a vu qu’une silhouette dissimulée sous un drap. Puis on a fini par apprendre son âge, ses origines, sa situation de famille, son nom, quelques unes de ses connaissances, son adresse.

Un vol de libellule en Mer de Chine peut déclencher un ouragan dans les Caraïbes. La victime pour l’instant n’est rien d’autre médiatiquement qu’un vol de libellule.

Nous n’avons pas d’image, à peine quelques informations, aucune déclaration. Rien, le vide, le silence. La cause de tout ce fracas est taisante et invisible. On n’en parle pas ? Mais parce qu’on n’a rien à dire. Parce qu’on ne sait rien. Néanmoins, elle est au coeur du plus grand scandale du moment, et c’est à travers ce scandale qu’elle existe, invisible, silencieuse. C’est son agression qui tourne en boucle sur toutes les chaines télévisées du monde. Simplement, cette souffrance s’exprime à travers le double prisme de la machine judiciaire et du système médiatique. La justice montre l’accusé et cache la victime, les médias amplifient ce déséquilibre jusqu’à l’overdose. Les commentateurs sont emportés par la vague et ne voient eux-mêmes que ce qu’on leur montre. La victime, bien présente, n’est visible qu’à travers l’homme qu’elle accuse. Pour l’instant. Affutons un peu notre regard et nous la verrons.

En attendant, comment s’étonner que la compassion se porte naturellement sur celui que l’on voit et oublie ce qui est caché, invisible et donc inexistant ? On peut être tenté, et c’est même louable, de résister à la vague, de rééquilibrer l’asymétrie d’information et de sympathie, de penser de force contre le déferlement d’images à celle qu’on ne voit pas, qui se tait et dont on ignore presque tout. Mais est-il besoin de s’indigner contre l’inéluctable et de porter des accusations en tout sens ?

Pour lire la suite du billet, cliquez sur le logo de La Plume d'Aliocha

Repost 0
Published by Aliocha - dans Victime
commenter cet article
24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 13:51

"Des personnes qui, individuellement ou collectivement, ont subit un préjudice, notamment une atteinte à leur intégrité physique ou mentale, une souffrance morale, une perte matérielle, ou une atteinte grave à leurs droits fondamentaux, en raison d’actes ou d’omissions qui enfreignent les lois pénales dans un État membre".

La résolution précise qu’une personne peut-être considérée comme victime « que l’auteur soit ou non identifié, arrêté, poursuivi ou déclaré coupable » (

la présomption d'innocence n'implique pas que la plaignante ne puisse pas être reconnue comme victime, NDLA), et quels que soient ses liens de parenté avec la victime.

Ces « dispositions s’appliquent à tous, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, d’âge, de langue, de religion, de nationalité, d’opinion politique ou autre, de croyances et de pratiques culturelles, de fortune, de naissance ou de situation de famille, d’origine ethnique ou sociale, et de capacité physique ».

La résolution ajoute que les victimes doivent avoir un accès à la justice et à un traitement équitable, et doivent être « traitées avec compassion et dans le respect de leur dignité » ; elles doivent être informées de leur droits, leur vie privée doit être protégée, leur sécurité assurée ainsi que celle de leur famille, une assistance doit leur être fournie tout au long des procédures, elle précise aussi que les auteurs sont dans l’obligation de restitution et de réparation et que les victimes doivent être indemnisée.

Enfin « les victimes doivent recevoir l’assistance matérielle, médicale, psychologique et sociale dont elles ont besoin » et doivent être informées de l’existence de services de santé, de services sociaux, et d’autres formes d’assistance qui peuvent leur être utiles. Elles doivent y avoir facilement accès, et le personnel des services de police et de santé ainsi que celui des services sociaux et des autres services intéressés doit recevoir une formation."

Repost 0
Published by ONU - dans Victime
commenter cet article
23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 05:59

Le-Monde-logo.jpg

23.05.11

Chronique d'abonnés

L'innocent serait donc celui qui n'a pas nui. Vaste prétention. D'une manière plus restreinte, on dira d'une personne qu'elle est innocente vis-à-vis des faits qui lui sont reprochés. Lorsqu'il y a litige, ce sont les observations et les déductions qui peuvent éclairer la situation.

Mais que vient faire ici la souffrance ? À quel point interfère-t-elle avec le sentiment qui nous porte à croire en l'innocence d'une personne qui prétend l'être ?

Aucun en toute logique, même si la vue de la souffrance nous incite à la compassion. Il n'est pas de raison d'absoudre celui ou celle envers qui l'on en éprouve. On pourrait toutefois expliquer cette tendance par notre culture chrétienne imprégnée de cette notion qui fait coexister souffrance et innocence. Le Christ pour commencer — victime sainte et sans tâche — qui renvoie aux rites du judaïsme, où l'animal « élevé » en holocauste devait ne présenter aucun défaut physique. Souffrance et de l'innocence concernent aussi l'humain : la fête des « saints innocents » commémore le massacre des jeunes enfants de Bethléem. Et combien de noms le calendrier ne contient-il pas en souvenir des saints martyrs qui ont perdu la vie du fait de leur foi, dans des conditions soigneusement relatées afin que l'atrocité de la souffrance soit le gage de leur sainteté ?

Pour lire la suite du billet, cliquez sur le logo des blogs du Monde

Cherif-Delay---M.C.-Gryson.jpg

 


Autres billets de Jacques Cuviliier
Outreau – Plus que de poursuites, Chérif Delay a besoin de soutien par Jacques Cuvillier

Repost 0
Published by Jacques Cuviliier - dans Victime
commenter cet article
27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 08:05
Page 153
Impossible pour les Français d'entendre prononcer le nom de Florence Aubenas sans y associer l'image magnifique de sa descente d'avion, son sourire lumineux et son beau regard bleu remerciant chacun d'entre nous. Notre otage nous était rendue, Florence Aubenas nous était revenue.
On connaît la place fondamentale qu'a jouée Florence Aubenas dans cette affaire, d'abord pendant le procès de Saint-Omer parce que, comme le dit son confrère Eric Dussart, « elle avait lu le dossier », et ensuite avec l'écriture de son ouvrage . On sait maintenant qu'elle avait pris contact avec la défense et qu'elle avait passé beaucoup de temps sur le terrain pour écrire son livre. C'est son image imposée à tous comme modèle de résilience qui a donné à ses écrits la valeur d'une référence incontournable. L'icône revenue du pays de la douleur, ex-otage de la barbarie qui essuie les larmes des otages de la pédophilie.

 

___________________
Autres billets sur l'affaire d'Outreau
1/ Outreau - La vérité abusée
2/ Outreau, la vérité abusée. 12 enfants reconnus victimes
3/ Outreau : Les lettres de Kevin Delay au juge Burgaud
4/ 24 février 2011 – La parole de l'enfant après la mystification d'Outreau
5/ Outreau : la télédépendance de l'opinion – « télécratie 4 » – « procès- téléréalité »
6/ Des troubles du comportement
7/ Saint-Omer - juin 2004 : Les enfants présumés victimes sont placés dans le box des accusés !
8/ Saint-Omer – Selon M. Monier, une telle configuration des lieux a eu un effet négatif sur le procès, personne n'étant à sa place
9/ Saint-Omer – Mercredi 2 juin 2004 – Le procès bascule le jour des rétractations provisoires 
de Myriam Badaoui
10/ La victime envahie par le souvenir traumatique ne marque aucune pause « pour réfléchir »
11/ le test du Rorschach expliqué
12/ Militantisme association
13/ Les points de défaillance au procès de Saint-Omer
15/ Un éclairage sur les rétractations et les contaminations
16/ Outreau : presse & justice – Florence Aubenas : je consulte le dossier d'instruction
17/ À propos des aveux de l'un des accusés acquittés d'Outreau
18/ Il s'avère que c'est l'ingestion d'un médicament – l'amobarbital –, qui peut induire sous hypnose la construction des faux 
souvenirs, et non pas l'hypnose seule

Repost 0
Published by Marie-Christine Gryson-Dejehansart - dans Victime
commenter cet article
20 juillet 2010 2 20 /07 /juillet /2010 06:59

Cyrulnik Je me souviensPage 63
Le professeur Parens, de Philadelphie, qui lui-même, enfant, s'est évadé à·l'âge de onze ans, se souvient qu'il était gai, très gai, au moment de son évasion. Cette gaieté traduit certainement un style relationnel.

Mais au-delà, ce qui explique le déclenchement du processus résilient, c'est l'insoumission.

À l'opposé, les enfants qui se sont laissés enfermer et qui sont morts en déportation, sont ceux qui ont accepté de se soumettre à une loi absurde. Henry Parens dit très justement que c'est sa mère qui l'a sauvé en lui demandant de s'évader, alors que les autres enfants restaient près de leur mère et mourraient avec elle. Parens a cependant eu la « force » de quitter sa mère – à sa demande – parce qu'elle lui avait donné cette énergie.


Autres billets tirés du livre De chair et d'âme
2) Epistémologie de la ratatouille

Autres billets à propos de Je me souviens
Autres billets critique du concept de résilience
Repost 0
Published by Boris Cyrulnik - dans Victime
commenter cet article
31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 05:59

  Fractal goutte détouréePremier recueil : Le passé
Première partie :  Le bonheur
Chapitre IV : Une larme trop tard

4ème partie
: Georg, spectateur qui s'endort


François de Closets, journaliste de la première chaîne de télévision française, lors de son émission « Médiations », du vingt-sept mars 1989, avait choisi pour thème le viol par inceste.


Il avait rappelé que « Chaque année, en France, quelques enfants sont assassinés. On en parle beaucoup. Des milliers d'enfants sont battus, victimes de mauvais traitements, on en parle un peu. Et des milliers d'enfants sont victimes, eux, d'abus sexuels et on n'en parle pratiquement pas. »


Il avait ajouté : « Ce soir, à « Médiations », avec Richard Michel et Jean-Marie Perthuis, nous nous sommes associés à notre confrère, Le Nouvel Observateur, pour venir au secours de ces victimes les plus faibles de toutes.


Dans le numéro de cette semaine du Nouvel Observateur*, vous pouvez lire le dossier en prolongement de cette émission avec des témoignages, avec des réflexions, des propositions sur ce que l'on peut et doit faire pour mieux protéger les droits des enfants.


Mais, nous, ce soir, à « Médiations », nous ne parlerons que des abus sexuels, de l'inceste, des viols, des outrages à la pudeur commis sur des enfants qui sont innombrables et généralement impunis. »

Le ministre de la Solidarité, de la Santé et de la Protection sociale, était présent et a suivi cette émission depuis la régie avant de rejoindre les intervenants sur le plateau pour le débat.


Dans leur prospection pour monter l’émission, les journalistes avaient demandé au Collectif contre le viol si des femmes voulaient témoigner à visage découvert, ce qui ne s’était jamais fait. Les émissions témoignages n’existaient pas encore.


Claude avait rejoint le collectif à la suite de son appel au numéro vert, relevé dans la presse et destiné aux victimes de viol par inceste. Elle voyait là un moyen d’avancer sur son problème. Elle participait, une fois par semaine à un groupe de parole, elle faisait resurgir son passé. Pas trop, juste pour apporter sa contribution afin d’éviter le soupçon d’usurpation.  Elle s’y sentait spectatrice. Elle ne se souvenait de rien, en tous les cas pas des actes qui n’étaient pas les plus importants. Ils appartenaient au passé et son père n’était pas violent. Elle se sentait toujours traquée, et dans le groupe aussi, elle était traquée. Tout ce qu’elle disait était excessif.


Elles étaient deux à ne rien dire. Elles se regardaient, elles savaient que ce n’était pas encore le moment. Et les autres leur en voulaient et les disaient snobs. C’était de leur faute, si elles n’avaient pas le même vécu et qu’elles ne pouvaient pas réagir comme les autres. Elles n’étaient pas négatives, elles étaient bien élevées. Claude restait campée sur sa position : les viols avaient duré quinze ans et c’était plus grave que quelques fois sur un court laps de temps. Elle s’en sortait grâce à la force que lui avait donnée sa mère, même si elle était tacitement complice. Lui n’était pas fou. Claude était coupable de n’avoir pas trouvé le moyen de les tirer de là plus tôt. Pas encore de souffrance, juste de la stupeur. Se rendant compte qu’elles étaient très nombreuses à avoir subi cette horreur, Claude, efficace, participait à la préparation de l’émission.

 

Pour la première réunion, le mercredi vingt-deux février, il y avait là au moins deux journalistes cherchant à comprendre : Jean-Marie et Richard ainsi que certaines intervenantes du Collectif dont Marianne, psychologue ; Françoise, conseillère conjugale du Planning familial ; Claudine et Claude, écoutantes au téléphone. Elles s’étaient installées sur des chaises recouvertes de moleskine, tandis que les hommes s’asseyaient sur un bureau ou sur un autre dans un ballet un peu instable et informel. « Nous autorisez-vous à enregistrer l’entretien ? » Cette question récurrente pour chaque préparation était amenée du bout des lèvres. La transcription restait un instrument de travail. Claude en relisant ces dialogues constatait combien les lieux communs étaient nombreux et comme la bataille fut âpre pour les démolir. Les militantes devaient convaincre les journalistes qui passaient de réunions en réunions avec d’autres associations, aussi bien que des personnalités s’étant investies depuis le mois de septembre dans la campagne ministérielle.


En première partie d’entretien, elles avaient présenté leur association et le sens de leurs écoutes téléphoniques :

Jean-Marie : Par rapport à quels chiffres ? quel nombre d'appels ? trente à quarante pour cent sont des appels incestueux…

Marianne : Sur les appels pour Viols, trente à quarante pour cent concernent des enfants ou des adolescents.

Richard : Bon ! d'accord, combien d'appels Viol par mois ou par année ?

Claude : Ça, ça dépend des émissions de télé. Si vous passez notre numéro, le lendemain on a quatre lignes occupées à plein temps.

Marianne : On ne peut faire qu'une moyenne.

Jean-Marie : Tant que le numéro vert ne sera pas très connu, en numéro national… C'est Viol Femmes Information, c'est-à‑dire qu'il n'y a pas la notion d'enfant...

Marianne : Écoutez, quand un journal comme Maxi, qui est un journal extrêmement lu par les enfants, publie notre numéro, la fréquence monte.

Claude : Pour un enfant qui vit ça quotidiennement, c'est donc un problème quotidien. Quand il y a un numéro qui passe dans un journal, n'importe où, le fait de l'avoir vu, puisqu’il s'agit du Viol, il s'agit d'information. Ce sont des femmes qui vont pouvoir l'écouter, parce que l'agresseur est quand même un homme. Ils essayent donc, et ils ne commencent pas par dire : « Mon père me viole », ils commencent par demander : oui… la contraception… j'ai une copine… j'aimerais bien… enfin des histoires parfois qui ne tiennent pas du tout debout. Mais il faut les faire parler pour trouver ce qu'il y a dessous.

 

Claudine et Claude avaient été retenues pour apporter leur témoignage au cours de l’émission et elles la préparaient séparément puis ensemble avec les « copines » du Collectif. Qui accompagnerait ? Que dire ? Que fallait-il taire ?


Un mot revenait sur toutes les lèvres : courage. Elle répondait que comme Antigone, elle ne serait certainement pas courageuse éternellement. Courage n’était pas le bon terme, plutôt sens du devoir alors qu’elle était convaincue que sa famille garderait le silence parce que l’armée, la « grande muette », avait appris à son père que pour demeurer inconnu, il était préférable de rester dans l’anonymat qui protège et permet toutes les exactions.


En prenant la parole, elle ne savait pas comment faire pour éviter de dire le contraire de ce qu’elle avait en elle. Le mieux, était encore de se taire. Au moins, elle ne dirait pas le contraire de ce qu’elle pensait. Elle luttait contre les quinze années durant lesquelles se taire et refuser de participer au mensonge familial, avait été la meilleure façon de s’exprimer.


Que risquait-elle ? Le danger lui paraissait plutôt moral. Avait-elle le droit de parler, de dévoiler l’insupportable de médiocrité ? Claude avait l’avantage d’avoir été élevée dans une famille juste assez cultivée pour comprendre qu’il y avait des conséquences aux accusations sincères de Claude, et assez peu influente pour ne pas avoir à la faire enfermer pour préserver des intérêts à défendre. La plupart, dans sa famille n’avaient pas nié les faits et les implications. Le silence servait de refuge à chacun. Lorsqu’on lisait un livre sur le sujet, on l’interprétait à l’avantage de la pensée familiale, ce qui verrouillait la pensée de Claude. Impensable de traiter publiquement Claude de folle qui risquait moins que les autres. Chez les notables, lorsqu’une fille accusait son père, on la mettait sous tutelle. Claude ne risquait pas grand-chose. Sa famille était contre l’internement, elle l’avait déjà montré avec la schizophrénie de sa tante. Sa famille avait déjà refusé l’internement.


À ce point de son engagement, elle ne pouvait plus rester dans cette sorte d’omertà ; c’était servir les violeurs. Elle voulait mettre fin à cette façon de dire sans dire avec un interdit qui laissait donner des leçons de probité à la terre entière, sans s’impliquer.


Tout en gardant l’humilité pour seul orgueil, elle prenait note des attitudes qu’elle ne voulait pas adopter. Elle observait les incestées dont le père était passé en jugement et qui avait tendance à crier vengeance ; les manipulatrices qui avaient bien assimilé le système d’emprise et qui le reproduisait en toute bonne foi, en faisant du viol par inceste leur fonds de commerce et les fracassées qui essayaient de ne plus être manipulables. Son devoir restait de se dépêtrer avec les faiblesses dans le respect de tout un chacun.


Le fait que le père de Claude fut officier supérieur faisait peur aux journalistes, comme si en exerçant une autorité par les armes il devait être plus méchant que les autres. Claude, restait persuadée qu’il avait plus de facultés à exercer son autorité et jouer de la permissivité de la société. Il n’était ni plus féroce, ni plus calculateur, mais pleutre. Claude soutenait que le système du viol par inceste, d’où qu’il vienne, restait intéressant à étudier pour qu’il cesse de se reproduire. Une méthode totalitaire universelle dans laquelle chacun pouvait se trouver impliqué. Un procédé par lequel les bourreaux s’assurent de la complicité de leur victime et de leur entourage par leur silence, non par mesure de commodité, mais par idéologie dominatrice. Une domination accessible aux plus ou moins influents dans notre société.


Claude avait subi le dernier viol paternel à l’âge de vingt-quatre ans, alors qu’elle en avait vingt-huit lors de l’émission. Il était donc possible de poursuivre dans la dénonciation du crime, mais jusqu’à vingt-quatre ans ? Le viol n’était pas explicable, comme s’il avait dû prendre fin à dix-huit ans, pour sa majorité. Elle seule parlait d’emprise et on lui faisait comprendre qu’elle divaguait. De toutes parts, on ne cessait de lui répéter que le public n’était pas prêt à entendre ses quinze ans de terreur, elle ne pouvait que passer pour menteuse.


Tant les journalistes que le collectif avaient imposé à Claude d’éluder cette question de la prescription. Les avocates avec lesquelles travaillait le collectif n’avaient pas envie pour l’instant de s’attaquer à cette question trop précoce. Qu’il était lourd à porter cet implicite « tais-toi parce que tu n’as pas le courage de porter plainte. » Pour servir la cause et réclamer vengeance, ce qui n’était pas dans le tempérament de Claude qui soutenait que cette non-prescription la protégeait, car après ses apparitions télévisées, une possible plainte pour diffamation ouvrait sur un procès pour crime dont elle répugnait à être l’instigatrice.

 

Elle n’avait aucune idée d’un procédé pour assembler les preuves indispensables à la justice. Elle devait d'abord prouver qu'il y avait eu viol, c'est-à-dire qu'il y avait eu une pénétration obtenue sous la menace, la contrainte ou la surprise. Comme les abus sexuels avaient duré sur plusieurs années, elle pouvait d'emblée oublier la surprise. Quand à la menace, même quand il y en avait le plus souvent, elle était verbale, donc impossible à prouver. Et dans la mesure ou l'emprise psychologique et affective ne sont pas reconnues comme des contraintes, impossible donc, d'en amener la preuve. Impossible de prouver qu'il y avait eu viol, donc impossible de faire valoir les circonstances aggravantes. Elle répugnait à participer à cette justice pénale qui réagit sur le mode du tout ou rien.

 

On ne savait encore trop rien sur le viol par inceste pour se permettre d’imposer une sanction pour ce crime sans témoin et sans traces. La vindicte populaire était trop empreinte de stéréotypes… et la manipulation des victimes, elle y pensait souvent, même pour la cause et elle se savait aussi trop fragile et manipulable. Et que deviendrait-elle, dans quelle errance autre entrerait-elle une fois que par des condamnations, elle aurait cassé le peu qu’elle avait : sa grand-mère, ses sœurs ? Elle n’aurait plus ni père, ni mère, ni dignité pour garder un semblant de légitimité au sein de la famille au sens large. Elle ne pouvait compter sur Georg qui se prétendait amoureux et qui la trompait, pas compter non plus sur les militantes qui ne la comprenaient pas et n’étaient pas là comme effet placebo à une famille. Pas de place dans la société, elle n’était rien et le savait. Pas vraiment utile de cassé tout, mieux valait, pour sa santé mentale, garder un fil.


Elle restait partagée entre la compréhension et la condamnation. Elle voulait assumer les deux. Comprendre en ayant le sentiment de ne plus condamner comme ça aurait du être ou condamner sans rien comprendre. Les deux ensemble, c’était toujours son souci envers les hommes et leur animalité. C’était difficile parce que Georg lui avait lu dans les Extrait des Carnets que Leonard De Vinci avait écrit : « Qui néglige de punir le mal, le cautionne. » Elle ne comprenait pas du tout le message de cet être qui se voulait humaniste et universel. Encore un truc à l’envers.


La mère de Claudine était à ses côtés. Elle pouvait parler de la prescription. Étant donné que la preuve des faits était prescrite, elle devenait par là même interdite pour elle et justement son père avait porté plainte après une apparition de sa fille le dix-neuf septembre 1988, au journal de vingt heures, sur Antenne 2, dans le cadre d'une intervention sur l'inceste. À la programmation de l’émission « Médiations » Les abus sexuels sur les enfants ; Briser le silence, dans les journaux de télévision annonçant la présence de Claudine, son père « estima devoir faire parvenir un télégramme à Monsieur François de Closets, attirant son attention sur la gravité des propos susceptibles d'être tenus par sa fille Claudine. »

Logo---128-0-128.jpg

Avec Simone, rodée aux passages télévisés, parfaite dans son rôle de protectrice envers Claudine et Claude, elles s’étaient rendues, le mardi quatorze mars, au studio d’enregistrement. Claudine et Claude avaient été installées au premier rang avec Nathalie. Photo officielle de ces trois-là : la photo, qui pour annoncer l’émission, paraîtra dans la presse. Camille la détestait : elle donnait l’impression, ainsi que Nathalie, de porter tout le poids du monde sur ses épaules, tandis que Claudine apparaissait très fière d’être là.

Photo médiations

Toutes trois avaient été choisies pour évoquer trois histoires singulières de trois vécus différents, dans trois milieux sociaux caractéristiques et d’autant plus parce qu’elles acceptaient la levée de l’anonymat. Pour une fois, c’était sans conteste sa place, d’être là dans son rôle de fille d’officier. D’autres témoignaient à visage couvert dans un studio à part.


Claude avait déjeuné trois jours avant avec Amélie chargée des repérages, coiffures et habillages sur le plateau. « Pas de rouge, pas de rouge ! » avait spécifié Amélie alors elle s’était offert un ensemble de coton tricoté à jupe plissée et gilet vert d’eau agrémenté d’un bon coiffeur pour raccourcir ses cheveux, ce qu’elle ne faisait jamais, une préparation en quelque sorte, pour apparaître la plus naturelle possible sur le plateau… une coiffure qui tienne tout seule et derrière laquelle elle puisse se cacher si les larmes montaient… pas de chignon, trop strict, trop net. Son foulard vert d’eau et parme très doux, aux dessins modernes, éclairait son visage. Bien mise, ne rien laisser paraître des conséquences négatives sur son physique, toujours jolie pour ne pas abdiquer devant l’agresseur. Lui passer le message qu’elle était triomphante.


Il faisait une chaleur tropicale dans ce studio d’enregistrement contenant une foule de gens que Claude n’avait jamais vus et d’autres personnalités qu’elle saluait d’un petit sourire avant de baisser les yeux pour détourner son attention de la même sempiternelle ritournelle : « Quel courage ! c’est merveilleux ». Difficile de soutenir plus longtemps le regard compatissant qui accompagnait Le leitmotiv. Était-elle inconsciente ? la terre allait-elle s’écrouler pour elle ? elle n’en savait rien et n’en était pas préoccupée. Claude luttait pour que la terreur familiale l’épargne, qu’elle puisse parler sans voir la trouille des conséquences débarquer au milieu d’une phrase. Sa famille maintenant c’était Georg et il la protégerait contre l’autre. Elle s’était conditionnée, mais pour l’instant, elle était là les cinq sens aux aguets.


Les heures d’enregistrement furent pleines d’entrain. Le plateau immense permettait à François de Closets de passer d’un intervenant à un autre. On écoutait les autres, mais on commentait en plus, en petit comité, lorsque l’on avait conscience que la caméra était braquée ailleurs que sur soi. La maquilleuse se promenait avec sa houppette pour poudrer les bouts de nez luisant de transpiration. Il faisait chaud, on cachait les bouteilles d’eau sous les sièges. François de Closets était très doué pour garder une atmosphère détendue, juste assez, sur un sujet épineux et triste.


Claude veillait à intervenir sans aucun pathos, juste en quelques mots, acquiescer aux questions posées, qui s’avéraient être souvent les mêmes en prenant bien soin d’éluder les questions glissantes pour lesquelles elle n’aurait qu’une réponse détournée et essayait d’orienter le débat sur les thèmes qui lui tenaient à cœur comme la responsabilité, cette question hors du sens moral, mais plutôt philosophique de la dissociation entre la responsabilité et la culpabilité.


Claude avait réclamé, sur le plateau, hors caméra, au ministre de la Santé – parce qu’elle n’était pas autorisée à l’aborder à l’antenne – si la prescription de dix ans ultérieurement au dernier viol allait être reculée. Il avait répondu qu’il y avait du pain sur la planche et qu’une commission y travaillait. Satisfaite de la tranquillité que lui apportait la réponse d’autant que cette question devenait vraiment prenante, elle commençait à entrevoir que ce recul de prescription serait inutile pour elle, car elle ne jouerait pas cette partie d’échec avec son père. Il était imbattable aux échecs et il la battrait. La partie était déloyale. Dans ce jeu déséquilibré, elle ne pourrait mener qu’une tactique qui échoue, ou si elle avait de la chance, elle pourrait finir en échec perpétuel. Claude pourrait le mettre en échec sans arrêt sans que rien ne puisse l'en empêcher. La partie serait nulle.


À la fin de l’enregistrement de l’émission, Marie-Thérèse Cuny, envoyée par les éditions Fixot, entreprit Claudine, Camille et Nathalie pour que l’une d’entre elles accepte d’écrire son histoire. Les maisons d'édition font appel à elle, qui rencontre les personnes cibléphes au préalable, les incite à parler et ensuite écrit pour elles. L’histoire de Nathalie exposait le moins de danger de procès parce que son père avait déjà été condamné. Par les bons soins de cette dame, elle éditera plusieurs livres. Claude flairait le voyeurisme de cette entreprise éditoriale à succès et restait réfractaire à l’étalage de ces témoignages qui racontent des viols et s’en prend au monde entier : « Le monde va danser, bouffer, faire la fête… Et pendant ce temps, un père viole sa fille dans une salle de bains, tout tranquillement. Tout calmement. » La machine à laver de Nathalie fera horreur à Claude qui préférait la pudeur teigneuse.

 

Inutile de raconter ce qu’elles vivent toutes au quotidien. Ce sont toujours les mêmes scènes et histoires, en rien innovantes pour le coup. Elle ne voulait pas de traumatisée devenir traumatisante. Où était l’intérêt du fait-divers ? Dans ce genre de livre, le langage à clichés assurait une partie du travail de deuil, et allait à l’encontre de la démarche de Claude, qui voulait que chacun reste en éveil. Non, il n’était pas possible d’évaluer l’importance de l’attaque incestueuse dans notre société, si tout un chacun, en lisant les nouvelles du petit matin, pouvait continuer à se conforter et penser : Ouf, moi pas, je suis passé à côté ! Claude voulait que le passant se sente impliqué envers sa voisine, sa petite fille, sa cousine a fortiori sa propre enfant et que la victime ne se sente pas coupable du Ah moi oui ! je n’ai pas été capable d’y échapper… La terreur et la pitié devaient rester présente pour vaincre cet interdit permis.


Claude ne voulait pas que quelqu’un d’autre écrive son histoire pour elle, parce qu’en l’écrivant elle-même ou en la disant, comme ce jour sur le plateau, elle avait conscience d’être à côté de sa peau. Elle évoquait une histoire qui était arrivée à quelqu’un d’autre – l’autre c’était celle qui souffrait pour elles deux et qui écrivait le livre avec sa douleur – Claude était à la télé, dans un film, elle pouvait raconter, sans état d’âme, désincarnée. C’était ça son courage ! ce qu’on voyait, ce que les militantes côtoyaient. Claude et sa froide distance qui ne s’apitoyait pas sur le malheur des autres parce qu’elle ignorait le sien.


L’émission serait retransmise le vingt-sept mars. Quel drôle de jour pour Camille qui s’était envolée pour Boston la première fois le vingt-sept mars, trois ans plus tôt.

_________________

°/ Le Nouvel Observateur – 22 au 29 mars 1989

Autres billets sur l'émission "Médiations" du 27 mars 1989

Une émission sur les abus sexuels par Richard Michel : "Médiations" le 27 mars 1989


Autres billets écrits par E.T. Interdits ordinaires
Premier recueil – Première partie : Le bonheur
Révélation des viols paternels
Deux personnes identiques à elles-mêmes pourtant si radicalement disjointes
Premier recueil –
Seconde partie : Cours après moi
La plainte pour un viol par inceste
Elle savait que son tuteur de résilience s’était défilé
Le monde à l'envers pour un soir
Repost 0
Published by E.T. Documentaliste - dans Victime
commenter cet article
18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 08:54
Logo-Metro.jpgFrance 3 donne la parole à deux survivantes
France 3 consacre une soirée à Natascha Kampusch et Karine Duchochois, deux “héroïnes” de faits divers.
Par Rania Hoballah le 18 mars 2010

“Ça m’a appris quelque chose sur les humains. Personne n’est infaillible et tout le monde peut perdre le contrôle de sa vie. C’est vrai pour mon ravisseur, comme pour moi.”

Enlevée à l’âge de 10 ans, Natascha Kampusch a passé huit ans enfermée dans le sous-sol de son ravisseur, Wolfgang Priklopil.

Huit ans durant lesquels la jeune Autrichienne a tenté de survivre dans une cellule de 5 m2 dont elle est miraculeusement parvenue à s’échapper. De son enlèvement à sa captivité, la jeune femme a accepté de revenir sur l’enfer qu’elle a vécu. Un témoignage d’une lucidité et d’une maîtrise surprenantes, qui force le respect mais pousse à poser une question essentielle : peut-on vraiment se relever de tout, même du pire ?

Si chacun tente comme il peut de relever la tête, Karine Duchochois, victime du procès d’Outreau (elle avait été accusée à tort de viols sur mineurs) semble avoir trouvé son salut dans le journalisme. Animatrice du “Droit d’info” (du lundi au vendredi à 14 h 50, sur France Info), elle entame à présent une carrière télévisuelle en présentant “J’en fais mon affaire”, une série de trois documentaires dont le but est de défendre les citoyens ordinaires.

Le premier numéro, diffusé ce soir sur France 3, se penche sur la procédure contestée de la garde à vue. Une façon d’aider ceux qui en ont vraiment besoin et d’en finir avec le statut de victime qui lui colle à la peau.

Pour lire la suite de l'article cliquez sur le logo de métro

Repost 0
Published by Rania Hoballah - dans Victime
commenter cet article
28 décembre 2009 1 28 /12 /décembre /2009 09:06
Logo-France-culture.jpgLundi 28 décembre 2009 – Invité des Matins
Michel Serres est un éveilleur. Il brise les frontières entre les sciences exactes et les sciences de la nature. Le rapport entre l'homme est la nature s'est définitivement inversé.
Le travail du philosophe dépend de conditions. La première est de tenter de réunir dans ses conditions de penser la totalité du savoir contemporain. Un savoir encyclopédique qui permet d'avoir une prise précise sur le contemporain. Qu'est-ce qui est nouveau ? La philosophie est un travail d'anticipation.

Nous dépendons des choses qui dépendent de nous
1/ Pour les anciens, il y a les choses qui dépendent de nous et les choses qui ne dépendent pas de nous.
2/ A partir de Descartes de plus en plus de choses se mettent à dépendre de nous, la technique devient de plus en plus forte et plus en plus globale.
3/ Nous sommes dans une période où nous dépendons des choses qui dépendent de nous. C'est le contemporain, un nouvel état où Est-ce qu'on maitrisera notre maitrise ?
Les réponses politiques aujourd'hui sont encore dans le deuxième stade.
Sur la victime
Victime vient de vice
– vice amiral ou vice président – vice versa c'est-à-dire c'est un autre. Quelle sera la victime ? c'est toujours quelqu'un qui sera l'autre que celui qui est visé. Une sorte de substitut.
Sur l'oubli
La guerre c'est la mémoire et la paix c'est l'oubli.
L'oubli est beaucoup plus important que la mémoire.
Fonction vitale de l'oubli.


Le jeu d'échec
La surdétermination. Les fins de parties sont prévisibles.



Repost 0
Published by Michel Serres - dans Victime
commenter cet article
17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 18:27
par Jean-Claude Paye
Sociologue.
Derniers ouvrages publiés : La Fin de l’État de droit, La Dispute 2004
Global War on Liberty, Telos Press 2007.

Tülay Umay
Sociologue.
Née en Anatolie, elle vit en Belgique. Elle travaille sur les structures sociales et psychiques de la postmodernité. Comme support concret de cette recherche, la question du voile dit « islamique » est objet d’étude privilégié, non comme objet en soi, mais comme symptôme de notre société

Au cours des dernières années, les sociétés « occidentales » ont sacralisé les victimes. Depuis le 11-Septembre, ce phénomène a été instrumenté par les promoteurs de la guerre des civilisations pour développer la « théorie du complot islamo-gauchiste », selon laquelle « l’Occident » devrait non seulement affronter le péril islamique, mais aussi une cinquième colonne intérieure. Cette rhétorique élaborée aux USA par Daniel Pipes et développée en France par les intellectuels et journalistes membres du Cercle de l’Oratoire vient d’être reprise au mot-à-mot en Belgique par le sénateur libéral Alain Destexhe et le journaliste de gauche Claude Demelenne. Mais comment fonctionne donc ce discours délirant ?

Dans la modernité, l’idéologie victimaire présente une structure particulière : le bourreau se présente systématiquement comme la victime. On peut penser immédiatement au sionisme, mais il ne s’agit là que d’un exemple, bien qu’il occupe une place fondamentale dans ce renversement général de l’ordre symbolique. Les troupes états-uniennes ne sont-elles pas des victimes des populations qu’elles bombardent ? Les patrons ne sont-ils pas victimes des grévistes qui prennent « les populations en otage » ? Les porteurs de l’idéologie coloniale ne se présentent ils pas comme stigmatisés par le racisme anti-blanc ? Le nombre d’exemples est infini. Notre vie sociale est entièrement structurée par ce déplacement pervers.

La puissance de l’image

Cette idéologie victimaire prend cependant toute sa puissance à travers les attentats du 11 septembre 2001. L’image, ainsi exhibée, crée une virtualité, un nouveau réel destiné à nous enfermer dans l’effroi. Il s’agit d’une image parfaite, d’une icône débarrassée de toute toute réalité matérielle, de tout sensible-concret. Dégagée de tout rapport aux faits, elle est aussi libérée de toute relation avec ce qui organise la conscience : la raison. Elle suppose la foi, l’adhésion sans faille au regard du pouvoir, qui se pose en lieu et place de l’observation. Il s’agit donc d’une foi particulière, non celle qui donnerait accès à un invisible, à un inconnu distinct de ce qui est visible, mais celle qui opère un déni de ce dernier et se substitue à lui en installant une pure virtualité.

L’image de la destruction des tours est une construction iconophile. Cette icône pose les autorités US comme des victimes et les introduit ainsi dans le sacré. Ce qui les placent non seulement au-delà du droit, mais leur permet aussi de renverser l’ordre symbolique. Elles constituent une pure anomie. Elles ne peuvent être nommées. Guantánamo est une vitrine du pouvoir qu’elles se sont données : de violer l’ensemble des lois, de nier ce qui fait de nous des hommes et d’être reconnu dans ce droit.

Grâce à cet enfermement psychotique, toute tentative de développer une parole, de nommer les choses ou même, plus simplement de faire référence aux faits, engendre le délire. Tout rappel de la nécessité de l’observation est immédiatement diabolisé, stigmatisé comme « théorie du complot ».

S’inscrivant dans une forme sociale psychotique, l’image des attentats du 11 septembre a pour objet de nous enfermer dans la phase du délire et de supprimer toute possibilité de confronter le regard, le sens donné par le pouvoir. Toute offensive de ce dernier, contre nos libertés et notre existence, s’inscrit dans cette structure. La vague d’islamophobie qui se développe actuellement en est un exemple parmi d’autres.

Péril « islamo-gauchiste » en Belgique ?

S’alignant sur les actions françaises, les médias belges ont d’abord lancé une campagne contre le voile dit « islamique ». Depuis deux mois, à travers les opinions exprimées par un « intellectuel de gauche » et un sénateur libéral, se font le relais d’une campagne destinée à nous prévenir des dangers imminents du fondamentalisme musulman, ainsi que du « terrorisme intellectuel qui cherche à faire taire ceux qui refusent le politiquement correct islamo-gauchiste ».

La manière particulièrement caricaturale dont les choses sont présentées peut susciter un rejet immédiat. Cependant, il faut dépasser cette première réaction et voir qu’il s’agit en fait d’un condensé de la façon dont certaines informations nous sont régulièrement présentées.

Le discours se réduit à des pulsions. Il s’agit de soumettre le langage aux images et ainsi d’enfermer le lecteur dans l’émotion, dans une mécanique qui marche toute seule. Les « barbus », les « filles voilées » et les « gauchistes » sont des fétiches. Ces images deviennent leur propre base matérielle. Elles ne se rapportent plus qu’à elles-mêmes, elles volent de leurs propres ailes.

Les faits ne sont plus que le support du regard, du sens qui leur est attribué. Ce sont les images, ces abstractions qui créent un nouveau réel. Elles nous font abandonner le domaine de la raison, du pensable, pour établir le règne de la foi. Ainsi, le signifié devient parfaitement autonome. Il ne se confronte plus au réel, il tourne sur lui-même.

L’islamisme radical, le port du voile, le racisme anti-blanc, la police terrorisée par les bandes de jeunes arabo-musulmans, l’omniprésence des barbus semblent être devenus les principaux problèmes de notre pays. Surpuissants, grâce à leurs alliés gauchistes, les fondamentalistes musulmans contrôleraient les rouages de notre société. Ils auraient la capacité de faire taire toute critique à leur égard. Mais, le peuple belge possède deux chevaliers particulièrement courageux, Claude Demelenne et Alain Destexhe pour affronter cette emprise totalitaire.

Évidemment, le développement du discours fait immédiatement penser à la structure de la psychose paranoïaque que ce soit dans l’évaluation de la nature du danger, dans la surestimation de soi-même ou dans le caractère personnel de la mission que le sujet s’attribue. Toutefois, ce qui nous intéresse, ce n’est pas de nommer cette structure psychotique, mais de comprendre pourquoi, maintenant, ce discours, qui présente toutes les caractéristiques du délire, est mis en avant et valorisé par les médias.

Actuellement, ce qui existe est ce qui est regardé, exhibé. Montrée et ainsi reconnue, l’idéologie victimaire, dont se parent nos deux protagonistes, les intègre dans l’ordre symbolique de la société.

Un renversement de la place de la victime

La violence verbale qu’ils disent subir consiste, par exemple, à entendre que « les décrets et règlements qui empêchent les jeunes filles de porter le voile à l’école » sont « liberticides ». Cette qualification, pour un projet qu’ils promeuvent, est « d’une évidente violence verbale ». La violence ne consisterait plus dans le fait de subir une discrimination, mais dans la dénonciation de cette dernière. Toute critique leur étant adressée relève de la violence. Elle est donc inacceptable et qualifiée de terrorisme intellectuel. Bien que leur action puisse s’assimiler à une croisade, nos deux auteurs se mettent dans la position privilégiée de la victime, place particulièrement valorisée aujourd’hui. La parole de la personne reconnue comme telle est par essence authentique, elle ne peut être contestée. Leur innocence est ainsi légitimée. Cette procédure induit une restructuration du langage et modifie la capacité de représentation du réel.

La transformation du sens et du langage leur est d’autant plus nécessaire que, ici, la position revendiquée de la victime émissaire, consentante qui catalyserait la violence sur elle-même afin de sauver la société, n’a pas pour effet le sacrifice de la victime exhibée. Le lieu réel du sacrifice est bien celui des personnes désignées comme agresseurs. Ce qui est aussi sacrifié, c’est la Parole qui à pour fonction de mettre un cran d’arrêt à la violence, de permettre une reconnaissance réciproque et ainsi de rétablir le lien social. Au contraire, le renversement de la place de la victime a pour effet de néantiser celle-ci en tant qu’être. Il s’agit bien là d’un mécanisme propre à ce que la psychanalyse désigne comme structure perverse.

Un premier exemple s’impose : il suffit de signer « intellectuel de gauche » pour être en mesure de faire passer une pensée réduite à des états compulsifs et qui, historiquement, relève de l’imagerie véhiculée par l’extrême droite.

Le renversement de l’ordre symbolique, afin d’alimenter une machine pulsionnelle, est constant. Alors que leurs propos relèvent de l’argument d’autorité, les auteurs se présentent comme les victimes d’un « terrorisme intellectuel ». Leur opposer une argumentation ferait qu’ils seraient « diabolisés », « lépénisés » « et « quasiment criminalisés ». Bien qu’ils se révèlent être de simples instruments d’une machine, d’un système stigmatisant omniprésent dans notre société, l’invocation de leur courage est permanente. Ainsi, le conformisme exalté deviendrait un acte de résistance, une position à contre courant.

Cette antinomie apparente entre un moi présenté comme fort et le fait de se faire simple instrument de la machine est caractéristique de la structure perverse. C’est parce qu’ils se posent en tant qu’objet de cette mécanique stigmatisante que nos auteurs prennent la place de la victime. Ils se sacrifient pour réaliser le « Bien suprême » : l’éradication du mal gaucho-intégriste.

Ainsi, le sujet pervers, le « sujet supposé-savoir », peut confisquer la parole et la place de la victime. Se prévaloir de celle-ci offre des avantages décisifs dans la structure sociale actuelle. En effet, le renversement de cette place permet d’opérer un renversement de l’ordre de droit et offre la possibilité de nous placer dans la violence pure.

Repost 0
Published by E.T. - dans Victime
commenter cet article

Cliquez sur les images pour accéder aux sources et références